Dans les Jardins de la Fontaine
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lundi, 06 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 3

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Troisième râtelée :
La tant briève enfance de Sylvain

À la parfin cette conspiration xylophonique réveilla tout le peuple des bois, des landes, des marais, des grottes et des montagnes. L’elfe Hakitène vint la première aux nouvelles.
« Donne-moi donc ce plaisant poulpiquet, ordonna-t-elle au peuplier, je m’en occuperai très bien… » Le peuplier qui bien savait que le bien ou le mal étaient indiscernables pour des créatures comme les elfes tressaillit de toute sa ramure oyant Hakitène ainsi parler. Mais comment résister au charme et au pouvoir d’une tant émerveillable beauté qui Pape, Papesse et Papelets damnerait tout à trac ! Ainsi l’enfantelet toujours aux anges souriant fut emporté à tire d’ailes vers son étrange destinée.

Au mitan d’une clairière Hakitène déposa Sylvain. « C’est ici que je vis, ici que tu vivras… au moins un certain temps. » Elle le démaillota et vit avec surprise qu’il n’était point korrigan, poulpiquet ni lutin mais petit d’homme, simplement, un enfançon de belle face et fine et forte membrature. Elle lui bailla force poutounes, ce qu’oncques Yveline ne fit, gazouillant comme sotte caillette, puis s’accoisa un moment, perdue dans de profonds pensements. Enfin elle se reprit et lui parla comme elle eût dit sa râtelée à un quelconque damoiseau, fourrant quant et quant sa main négligemment dans le fond d’un immense tupin d’où elle sortait, comme d’une corne d’abondance, moult provendes de toutes sortes pour lui rondir son blanc gaster.

« Que me voilà en "drôle" compagnie à présent ! Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de te laisser à cette pastoure écervelée ! Un petit d’homme ! Moi qui fort déprisais cette engeance, la fuyant plus encore qu’une aviaire grippée… mais tu es là, Sylvain la Selve, car ton nom je connais, comme toutes choses par ailleurs, c’est notre pouvoir… qui ne nous sert à rien du reste ! Bon, je parle comme moulin moulinant et vais du coq à l’âne à brodailler tes mérangeoises pas encore achevées ! Tu es là et de toi marraine suis-je à présent. Voici ce que j’arrête : je te vais sur le champ élever comme un mien enfançon, mais à ma façon qui n’est point celle de ceux de ta lignée. Chez les tiens vous mettez des années à pousser, à passer des enfances à l’âge des tout premiers émeuvements. C’est long, trop long et point n’aurai cette patience. Pendant que tu te chaffoures le museau de mes galimafrées, tu croîs, Sylvain la Selve, tu pousses, tu grandis… »

Elle s’approcha de lui et souffla doucement sur son corps, une longue, longue et suave brise elfique qui l’enveloppa comme une délicieuse ondée, un suaire de grâce.

Il tressaillit d’aise. Elle lui parla continûment :

« Voilà, Sylvain la Selve, ce que je dis se fait et ce que fais jamais ne se défait. Grandis, je le veux, point n’auras besoin de t’user les genoux à courre à quatre pattes, d’étouffer comme viande lardée dans des emmaillotages, de brailler pour avoir ta becquée, point ne seras la proie des loups, des rats ou des manants qui la nuitée venant vont rober les enfants. Point n’auras à pâtir d’un mal étrange et familial qu’un garcelet aux pieds enflés a, depuis Delphes dit-on, épandu dans toutes les humaines contrées…

Ah, j’allais oublier ! Je te donne en sus l’usance du verbe, voilà… tu parles… enfin dès que tu auras quelque chose à dire, cela possible te sera, mais je suis tant embrouillée dans tous les miens pouvoirs que je confonds beaucoup de choses, époques, lieux notamment, et il n’est pas sûr du tout qu’il te sera aisé de te faire comprendre…

Ah ! Aussi ! Toute parole a sa peinture et voici donc que tu sais, parce que je dis cela, reconnaître et tracer les signes de la voix. Plus tard peut-être me mercieras-tu te t’avoir épargné pénible apprentissage. Les tiens guerroient encore pour imposer à leurs enfants la meilleure façon de s’acquitter de cette tâche et chacun est bien acertainé qu’il a pour lui raison. Je ne sais ce que feras de cette usance, mais elle est chez les tiens, semble-t-il fort prisée.

Et puis enfin car je le veux aussi, je te donne sapience, science et grand entendement de toutes choses. Voilà, de ce fardeau tu es lesté. À quoi te servira-ce ? Cela m’est déconnu tout à fait. Peut-être même que chez les tiens cela devient comme une forme d’estropiance, une tare dont tu auras à rougir, tant richesse et pouvoir deviennent l’apanage des crânes libérés. Et puis de quoi servent science et conscience quand on n’a nulle route à suivre ? Quand le bien ni le mal n’ont de franches limites ?

Veux-tu un Dieu aussi ? Lequel choisir ? Les humains par chez toi sont monolâtres assez et encore à s’occire car ils se croient les meilleurs Truchements des paroles divines. Ils ont de prime éradiqué, décimé, anéanti les pensées non conformes aux leurs et nous voilà, nous, peuples des mondes intangibles, créatures d’autres croyances aussi fortes que les leurs, relégués, discrédités, ridiculisés dans d’étranges grimoires animés, privés de notre dignité. Tu choisiras ton dieu si tu en as envie, libre pour ce tu seras.

Enfin, Sylvain, j’en ai fini, tu es sorti de tes enfances puisque parole tu as. Va, va ton chemin dès à présent. L’amour, la joie, la haine, la peur, le plaisir et autres ressentis connaîtras par toi-même. Je pourrai mais ne veux lire ta destinée, elle t’appartient d’or en avant. »

Ce disant elle souffla encore sur le désormais bel adonis qui toujours souriait, point encore conscient de sa magique mue. Il s’endormit. Elle déposa sur ses lèvres un long baiser. Un baiser si peu maternel qu’elle se mit à rougir tout soudain. Elle traça quelques mots sur une feuille de parchemin, la déposa aux pieds de son gisant filleul, se retourna une dernière fois et disparut dans la forêt. On entendit quelques instants dans les ramées un long soupir d'une infinie tristesse.

15:00 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

vendredi, 03 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 2

medium_Malebranche_800x600_.4.jpgDeuxième râtelée :
La berge et la bergère

S’il advint que Sylvain fut pas mal chahuté dans le cours de la Loire, Nature en sa bonté trouva pour lui une issue de ce cours cahoteux, comme elle fit pareillement pour Moïse en son moïse.

Voilà l’histoire : Alors qu’Yvon et Yveline sacrifiaient ardemment aux devoirs de la chair pour remplacer les branches rompues de leur arbre généalogique, la branche basse d’un peuplier en bord de Loire coinça l’anse du panier d’osier, plia sans rompre cependant sous le poids de la charge, et ainsi peu pliée, maintint en équilibre sur l’onde glauque et dévalante Sylvain la Selve en son panier bercé.
Non loin de là somnolait une bergère qui s’était donné grand peine à compter et recompter vingt fois ses dix moutons et brebis égaillés dans les prés. Ce ne fut point le banal bêlement des brebis broutonnantes mais le subtil babil du bébé balloté qui la tirèrent de ses songes.
" Holà, dit-elle, faisant sa pimpésouée, mes oreilles ont bien vu et mes yeux bien ouï ? C’est-y donc un panier doué de parladure ? Par ma fé je m’en vas l’emporter pour le vendre au marché, et ma main à couper si je n’en tire point quelques sonnants testons d’argent ! Je te vas faire un vrai tabac, là-bas, avec pareil bavard cabas! "
Et la voilà qui se penche imprudemment pour du cabas se saisir, une main vers l’anse et l’autre agrippée au peuplier. Elle prend enfin le panier mais trébuche en marchant sur ses jupons, perd l’équilibre et lourdement choit dans l’eau tumultueuse. Dans sa chute fatale le panier s’est renversé et l’enfant projeté au pied du peuplier a regardé en gazouillant depuis la berge la bergère emportée par les eaux, suivie comme il se doit par ses moutons et brebis. Qui dix étaient, tout bien comptés.

Or çà, voilà qu’ici l’histoire prend un tour miraculeux. Le conteur vous a quelque peu enfumé les mérangeoises en parlant du jupon comme cause de la chute. Oublierait-il qu’un conte bien conté doit pour toucher la vérité emprunter bien souvent des chemins détournés où science ni sapience ne sauraient s’avancer ? Si notre pauvre garcelette en Loire se noya, c’est que le peuplier déploya tout soudain sous ses pieds une racine malivole qui lui fit perdre l’équilibre… et la vie. Pourquoi cette embuscade ? C’est que notre arbre trucideur qui tant d’heures avait bercé l’enfantelet de sa branche secourable ne voulut point qu’on le lui prît pour aller l’oser vendre comme panier d’osier diseux ! C’est que les arbres ont du cœur, dans les contes, braves gens, et celui-là était tout attendrési par notre pauvre marmouset. Dans sa sylvestre parladure qui est tout autre chose que la langue de bois, il demanda conseil à ses voisins enracinés. De tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure le murmure passa…

08:45 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

mardi, 31 juillet 2007

Le dit de Mâle Branche, 1

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Point d’album pour ce retour mais une étrange photo prise près du Mont Gerbier de Jonc, là où la source prend sa Loire… ou le contraire.
Étrange image qui un conte m’inspire et que je livre ici, plaisante gageure, au fur et à mesure, je vous le jure, de son écriture…
Voici donc,

Le dit de Mâle Branche

Première râtelée : Sylvain en son berceau de Loire

Il y avait dans une forêt sombre et profonde près du Mont Gerbier de Jonc – là où la source prend sa Loire – un terrible bûcheron nommé Sylvain par ses parents Yvon et Yveline La Selve et renommé pour sa force herculéenne. Héraclésienne, devrait-on même dire, à condition qu’existât cet adjectif. Mais dans un conte tout est possible et les mots comme nous l’allons voir peuvent aussi naître par enchantement...
La force de Sylvain était telle qu’au berceau, déjà, il avait tordu de ses petites mains potelées le cou laiteux et délicat de Sylvia, sa sœur jumelle, qui, d’épouvante, en oublia, de respirer...

Furieux et horrifiés, les parents du petit monstre décidèrent d’aller dans la forêt sombre et profonde près du Mont Gerbier de Jonc, la où la source prend sa Loire, et de l’y abandonner dans un panier d’osier, comme cela se fait parfois dans les contes.
« Que la Loire qui prend source en ces lieux prenne aussi l’infâme enfantelet et qu’elle en fasse ce qu’elle vouldra, peu va nous en chaloir désormais tant inapaisable est notre douloir et notre ire si grande. » Ce disant, ou à peu près, le père éploré et la mère timorée jetèrent uniment le panier dans lequel ronflait bruyamment le bébé souriant. Sans plus se retourner ils dévalèrent prestement la pente à l’opposé de celle que la Loire empruntait chargée de son plaisant fardeau.

Personne dans le hameau ne sut jamais ce qui s’était passé, et onques nul quidam ne posa de question lorsque douze mois plus tard les deux jumeaux tout goulûment tétaient encore aux mamelles d’Yveline, deux semblables bessons, beaux et babillards, dont elle fut grosse derechef, savons-nous, sitôt le forfait accompli.

Qu’advint-il de Sylvain le maudit ? Loire en sa tumultueuse fuite entre Devès et Mézenc, avant de s’assagir vers l’entrant du Puy, a-t-elle, en ses galets innumérables, poli le polisson pour le punir de sa garrottante galéjade ?
Que nenni ! Le conte ici s’achèverait et le conteur contrit rendrait au passant ses oreilles et compterait chiches clicailles…

à suivre...

08:00 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |