Dans les Jardins de la Fontaine
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mardi, 14 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 6

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Sixième râtelée :
Honni soit le bastard !

Lorsque cela se produisit, tout le hameau voisin était venu contempler le boquillon du diable. Il huchait comme un loup son tant tympanisant « timber ! », donnant le dernier coup de grâce à un chêne infrangible pour tout quidam normalement constitué, mais qui, par lui vaincu, s’abattit dans un boucan d’enfer. D’aucuns se signèrent, béant de stupeur, ainsi d’instinct le faisaient-ils à chaque terrifiante mise à terre.

« Quand même, dit un voisin, faudrait-t-y pas que le curé s’en mêle un peu ?
− … Oui-da… peut-être aussi devrait-on quérir le lieutenant du Roi, ajouta un compère.
− Que nenni, protesta gauchement Yvon la Selve, rendu niais par les deniers gagnés, ce simple n’a point de méchantise, vous a-t-il du reste causé quelque ennui ?
− Non pas, Yvon la Selve… on ne peut dire, mais tout de même, il n’est point comme nous…
− Allons, c’est son parler qui vous ébranle ? J’avoue que comme vous je n’entends rien à sa langue, ou si peu, j’ai néanmoins compris qu’il parlait le Neuftroy, c’est ainsi qu’il m’a dit, mais point ne sais où diantre se trouve ce pays !
− Il n’y a pas que son parler, Yvon la Selve, mais cette force plus qu’humaine, et pis, cette manie de te donner du « père » tout de gob ! »

Et c’est à ce moment précis qu’en tapinois, comme à son habitude, arriva Yveline. Oreillarde qu’elle était, elle entendit prou des clabauderies précédentes pour jeter une œillade bien froidie sur son mari chattemiteux devenu rouge tout soudain comme la taillole qui lui serrait les reins…
« Comment ? Ce boquillon qu’au loin je vois te donne du « mon père » ?
− Yvelinette, ma mie, raccoise donc tes humeurs, il ne faut point cuider de pareilles sornettes… ce jeune damoiseau a l’outre remplie de vide, il chante dans son baragouin que je suis son père, qu’il n’a que trois ans et…»
… Et Sylvain s’approcha, le cœur battant, vers celle qu’il chérissait d’amaurose passion. Mais il n’eut point le temps de lui dire « maman », la fureur s’empara d’Yveline :
« Mais c’est ben vrai qu’il te ressemble ce coquard de trois ans que voilà ! C’est donc bien un bastard de ta géniture et tu t’es bien gardé de t’en paonner avant que de me marier, grippeminaud que tu es ! »

Yvon La Selve ne sut que répondre. Les badauds commentaient à leur aise : c’est vrai que le béjaune ressemblait prou à Yvon… mais quand et où et avec qui l’avait-il donc fabriqué celui-là ? Quelle famille démoniacle ! Yvon La Selve nous fait en trois années un géantin de vingt ans à vue d’œil et une paire de jumeaux qui en paraissent deux, tout au plus… Décidément, le curé ferait bien de traîner sa soutane dans le coin… ou bien le lieutenant du Roi…

Pris entre la lave d’Yveline et la bave des manants, Yvon La Selve se saisit d’une pierre et détourna sur Sylvain le flot du courroux qui enflait :
« C’est le diable ! J’ai vu deux cornes saillir de son front et rentrer tout soudain ! »
Incrédule, Sylvain se testonna le cheveu, pour les cornes sentir…
« Regardez, reprit Yvon, il va recommencer ! Sus au diable, qu’on le brûle ! » Et il jeta sa pierre. Et la foule flouée, moutonnière comme il se doit, se mit à l’unisson de cette grande déraison. Celles-là même qui rêvaient d’un abatteur de bois se mirent en tête de l’abattre, ceux-là même qui comptaient les deniers rapportés se reniaient sans autre forme de procès :
« Sus au diable ! À mort ! Tue le démon ! »

Et les pierres volèrent, et Sylvain de s’enfuir vers sa tanière.

Voilà comment Sylvain La Selve fut reçu en son hostile contrée et contraint, contrarié, d’errer vers d’autres lieux. La première nuitée suivant sa fuite il se rebiscoula dans l’abri que lui avait si chichement prêté Yvon. Personne n’avait eu de courage assez pour courre le « diable » au-delà des futaies et son père, tout occupé à se rabobiner avec Yveline se garda bien d’évoquer son repaire…

lorsque l’encre de la nuit dans l’antre eût fini de s’épandre, Sylvain, allongé sur sa couche et fort marri de sa triste aventure appela :
« Hakitène, j’ai un blème, je galère grave, tu sais… »

Hakitène, fidèle à sa promesse d’être toujours là sans qu’il la vît jamais lui parla d’une voix douce, enveloppante :
« Je connais ton histoire, Sylvain, épargne-toi le soin de la narrer pour moi. Petit d’homme tu es, et les hommes tu viens de découvrir. Tu rêvais au retour de l’enfant prodigue, à de fortes embrassades, à de grands cris du cœur, tu n’as vu qu’âmes malivoles qui pour un rien s’amalissent, s’avilissent et salissent…
− Mon pays des merveilles ajouta Sylvain sans nulle malice.
− Ton pays démoniaque, oui ! Mais que peux-je pour toi à présent ? Je t’avais dit que mes pouvoirs étaient assez bridés…
− Donne un sens à ma vie, j’ai trop la haine, je nuis grave à mes ieuvs, mes vieux si tu préfères, je suis naze, Hakitène, fracass…»

Hakitène s’accoisa, il y avait peut-être une solution :
« Demain, dès l’aube…
− À l’heure où blanchit…
− Tais-toi, nigaud, tu partiras… là où la source prend sa Loire, précisément. Sois patient, observe, écoute tous les jours la nature : une vapeur légère, une écume soudain jaillissante, un bref bruissement de feuilles qui s’envolent, un murmure discret, un soupir ou une mélopée… Tu finiras par la voir, sous quelle apparence ne sais, mais elle saura que tu es là.
− Et c’est qui la gadji, la gazière, la fébosse ?
− Fébosse ne sais, mais fée assurément, fée Loirine, qui sur la source règne. Pour tout te dire, c’est elle qui de prime eût dû te sauver, mais c’était un samedi…
− Et elle était en reuteuteu, en ouiquinde, à glander…
− Certaines fées, sais-tu, ont leurs pouvoirs suspendus ce jour-là… Bon, la suite apprendras de sa bouche et je ne veux pas ouïr de cette râtelée, mes oreilles siffleront bien assez car son ire à mon endroit n’a pas dû choir d’un pouce…
− Et tu m’envoies chez elle ?
− Je ne vois pas qui d’autre que Loirine peut ton sort arranger…

10:40 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

samedi, 11 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 5

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Cinquième râtelée : Travailler plus pour gagner plus...

Yvon la Selve oyant cette incrédible râtelée pensa qu’il s’était accointé d’un démoniacle atrabilaire souffrant d’un vice de cerveau mais qui pourtant en savait prou sur toute la famille. Il essaya de prime de toucher sa raison et de savoir d’où lui venait tout ce savoir.
« Mon bon moussu, j’ai deux enfantelets, deux plaisants bessons qui s’appellent Sylvain et Sylvia et qui sont nés même jour, comme tous les jumeaux, jour dont je ne me ramentois plus, il y a deux ans, c’est sûr, car nous allons bientôt fêter leurs Pâques annotines. Mon épouse Yveline se nomme, comme vous l’avez dit, et vous avez ce me semble son âge… »
Sylvain n’entendit pas la suite. Il se testonnait le cheveu comme pour mieux penser. C’est vrai qu’il n’avait pas envisagé cette nouvelle fratrie… et c’est vrai que sa mère, plus jeune que son père, pourrait être sa sœur ! Trois années avaient donc passé ! Trois ans qui avaient suffi pour qu’une neuve marmaille folâtrât dans le pré. Il n’avait pourtant dormi qu’une nuitée dans l’antre d’Hakitène… Nonobstant, sa nycthémère mue avait duré plusieurs années ! Mais que sont trois années pour une elfe éternelle ? Hakitène avait celé cela. Trois ans ! Il était donc plus vieux que ce qu’il apensait, point cependant assez pour qu’on croie à son âge ! Mais son père ? Mais sa mère qu’il voulait tant revoir ?
Il regarda Yvon, l’air ému :
« Bon, c’est un truc de ouf mais faut que tu ouvres un max tes esgourdes. Voilà, t’es mon daron, mon ronda, mon reup, mon père, mon vieux, mon papa, celui qu’a pas mis sa potca pour pécho Yveline qu’est ma daronne, ma reum, ma meureu, ma mère, ma maman à moi ! J’ai trois ans et je fais pas mon âge, ça c’est à cause d’Hakitène, l’Elfe Hakitène qui m’a sorti du bain parce que oui, vous avez pas été cool sur le coup, vous m’avez balancé dans la Loire y’a quelques jours à peine, enfin non, c’est plus ça, ça fait trois ans puisque j’avais un an quand j’ai serré le quiqui de Sylvia que j’adorais grave ! Et vous, hein, vous avez remis le couvert et refilé nos blazes aux deux mioches de deux ans que j’ai vus tout à l’heure… Bon, j’arrête, je veux revoir ma mère, c’est tout, allez, ziva, sois cool, j’la kiffe à donf ma reum à moi ! »

Si son outre est de vide rempli, se dit Yvon, oyant les coquecigrues du bec jaune, il y a dans ce fatras de paroles des mots comme « Loire », comme « bain », qui dérangent prou la conscience... D’un autre côté, même en proie à ces dérèglements, ce galapiat est d’une force et d’une habileté qui force pécunes pourraient bien rapporter… sans forcer.
« Holà, mon bon moussu, je n’entends toujours rien à votre parladure et je suis apensé que de loin vous venez… Peut-être êtes-vous de ma descendance, comme vous le prétendez… J’ai besoin cependant de temps pour m’y accoutumer. Et je veux bien accéder à votre pressante requête concernant mon épouse Yveline mais il faudra idem patienter quelque peu… Adonc si vous voulez gagner notre affection, gagner notre amour, oui, gagner notre amour paternel, maternel et éternel, et de cela je suis acertainé, il faudra le montrer au labeur, comme tout fils aimant. Il faut donc travailler plus pour gagner plus, c’est un adage de chez nous qui je le crois connaîtra bonne fortune. Si vous… si tu veux donc, mon bon filhot, gagner…
− Tu as dit « mon filhot », « mon filhot », c’est trop la balle…
− Oui, bon, pense à travailler plus pour gagner… Alors voilà, toute cette futaie de plus de cent pièces sera par ta hache abattue, équarrie, empilée sur le bord du chemin, enfin évacuée à pleins charrois par les débardeurs que pour cela je manderai. N’oublie pas, la besogne abattue, de ressapper les souches trop hautes et de les rempietter. Je veux qu’une autre futaie puisse croître aisément pour remplacer icelle. Tu pourras dormir la nuit venue dans une cabane de ramée dont j’ai jouissance, au fond du bois. Je te porterai du pain, une miche pour sept journées d’ouvrage…
− O.k c’est toi le boss, tu seras fier de moi. »

Sylvain salua son père qui s’en alla prestement, le regarda s’éloigner un moment puis empoigna sa hache. Il fit courir un doigt sur le tranchant : elle était affutée comme neuve cognée… Il pensa fort à Hakitène et se mit à sa tâche. De loin on entendit jusqu’au soir des coups secs et réguliers suivis quand et quand du grand fracas de la chute d’un arbre.

La nuit venue il s’affala dans sa tanière, recru de fatigue, rêvant à sa mère qui le prenait dans ses bras et lui couvrait la face de mille claquantes poutounes. Une cohorte de lutins, gnomes et farfadets veillèrent sur ses songes. À la pique du jour cette gaillarde garde s’égailla non sans avoir rangé, réparé, embelli la tanière, laissé force provendes, vêtures et quantité d’eau claire. Sylvain se leva d’un bond, la fatigue s’était tout à plein dissipée, il était propre et lisse comme un teston tout neuf. Il mangea prou en picorant dans son pochon sans s’étonner qu’il fût plein à nouveau, il empoigna sa cognée qui était neuve derechef et vit près d’elle un étui de cuir finement ouvragé qui contenait un beau cotel dont l’alumelle étincelait. Une herminette émoulue complétait l’outillage. Il prit son bien et s’en alla vers la futaie.
Son père l’attendait à l’orée du bois, près de la futaie, de peur que l’idée ne lui vînt d’aller vers la chaumine.
« Je te souhaite le bonjour, mon fils, je vois que tu es frais et bien rebiscoulé, et tu as bien affûté ta cognée ce me semble. Bien tu as fait car tu as du labeur, et comme dit l’adage par chez nous, cognée bien affutée décime la futaie… »

Et passa la journée. À lui seul Sylvain abattit force chênes suant d’ahan mais toujours vigoureux. Il ne se contenta mie d’aligner sur le chemin les grumes équarries, il pensa à sa mère et prépara des fagotins pour qu’elle allume sa flambée, des falourdes pour qu’elle cuise son pot et réchauffe ses petons. Il prit même le temps, avec son beau cotel, de tailler pour son père moult et moult cure-dents…

Un pied plat d’un proche hameau vit Sylvain à sa tâche et s’avança vers lui pour clabauder un peu. Sylvain noulut laisser ni cognée ni labeur mais lui parla de gente mais étrange manière, comme bien lecteur sait, juste assez pour que notre maroufle s’en aille en catimini dire à la cantonade qu’il avait encontré un géantin boquillon à qui le bon dieu avait baillé force vigueur et belles membratures mais omis de garnir la cervelle.

Le lendemain, au grand dam de son père, quelques mignotes pimplochées, francs bélîtres et coquefredouilles vinrent se trantoler vers la futaie pour encontrer le tant terrible bûcheron à la cervelle dégarnie. Il n’y eut de bachelette qui ne jeta des œillades gourmandes sur le biau damoiseau de bois vert, soupirant à penser que ce tombeur de chêne était peut-être aussi un abatteur de bois, ce qui en ces contrées veut dire un vigoureux amant… Les hommes quant à eux, ébaubis du travail accompli, soupiraient en comptant les pécunes qu’Yvon allait tirer de l’innocent qui « père » l’appelait. À la parfin dans tout le voisinage on ne parla que de cela et le quatrième jour, arriva sur les lieux qui devait arriver : Yveline la Selve…

11:45 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

mercredi, 08 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 4

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Quatrième râtelée
Le retour de Sylvain

La nuit tomba. Une cohorte de lutins, gnomes et farfadets, par Hakitène mandés veillèrent sur Sylvain béatement ocoucoulé dans les bras de Morphée. À la pique du jour cette gente brigade prestement s’évanouit dans les fourrés alentour. Sylvain s’éveilla, rebiscoulé sans le savoir de son grandissement véloce mais combien épuisant. Il vit qu’il était dans l’accul sombre d’une grotte garnie de force victuailles, de peaux de bêtes et d’outres pleines d’eau. Il trouva à ses pieds une cognée dont le biseau brillait comme la lame d’une dague d’argent et une lettre à lui adressée. Il lut puisqu’il savait, sans savoir qu’il savait. Hakitène lui narrait sa vie par le menu, ses jeux sororicides, ses parents chagrinés, son séjour sur les eaux, son enfance abrégée et ses capacités… Elle serait toujours là sans qu’il la vît jamais, s’il requérait son aide. Mais attention, elle n’était qu’elfe et d’autres créatures, comme les fées, possédaient des pouvoirs bien supérieurs aux siens. Qu’il gouverne sa vie, prenne les rênes de sa fortune à présent, car homme il était et parmi eux devrait pour toujours rémanoir. Elle lui offrait une cognée car, fils de bûcheron, boquillon serait donc, au moins de prime pensait-elle…
« Waou, pensa Sylvain en s’habillant car vêture il trouva au bord de sa couche, elle est cool cette meuf, un peu ouf mais relax, j’ai quand même eu du bol d’être tombé sur elle ! » Il mangea derechef car il noulut partir la panse vide. Dans son esprit les idées s’éclairaient comme grandes flambées. Il prenait peu à peu possession de son corps, de son âme, il réfléchit à ce qu’il allait faire.

Après moult pensements, francherepue et pandiculations diverses pour bras et jambes délier, il décida de se mettre en chemin. Hache sur l’épaule, pochon de provendes en bandoulière, il sortit de son antre. Tristeusement assez il regarda une dernière fois sa tanière mais son destin était ailleurs tracé, et longue et cahoteuse la route serait.
Ainsi partit sans trantoler Sylvain la Selve, biau et solide gaillard de quelques mois à peine, à travers laies, brandes et sentes, sans faire malencontre et sans jamais plus d’une nuit interrompre sa course. Il avait calculé selon la position des astres, la mousse autour des arbres, les ombres projetées, vers où se diriger. Hakitène si bien avait garni ses mérangeoises qu’il pouvait ainsi user tant de sa force émerveillable que de ses raisonnantes facultés grâce auxquelles il allait aisément dans les tréfonds de ce qui pour les hommes de son temps n’étaient qu’abîmes imperscrutables.

Il chemina, donc, toute une lunaison, vers une seule direction. Mais comme les pas de Sylvain, le conte ici se presse prou et nous voilà soudain tout près du but, à moins d’un demi-quart de lieue de la chaumine des la Selve.
Elle était tapie au mitan d’une plaisante closerie dans laquelle une chèvre assez maigre broutait, deux enfançons jouaient, coquard, gallines, gélines et gallinettes caquetaient et piaillaient, et poussaient bonnes légumes. La cheminée fumait, et dans le ciel lentement montaient des écharpes blanches de vie paisible, humble et douce. Un chien grogna. La basse-cour s’accoisa tout soudain et les enfants se pelotonnèrent. Sylvain s’éloigna. Il alla vers les bois, s’enfonça, adonc guidé par des ahans et des bruits secs qu’un écho prolongeait. C’était Yvon la Selve, à la peine, seul contre un chêne d’au moins quinze pieds de haut et large d’une demi-toise. Lorsqu’il vit le damelot bien basti avec sa cognée à l’épaule, il le héla.
« Holà, gaillard moussu, viens t’en donc par ici me bailler une franche épaulée, on s’ra point trop de deux pour abattre ce chêne ! »
Sylvain s’approcha et cracha dans ses mains.
« Bouge pas, daron, tiens-toi peinard en attendant, je vais te jouer avec ce chêne un remake de massacre à la tronçonneuse
−Tudieu ! j’entendons rien à ton abstruse parladure mais tu m’as l’air d’être un fiéffé boquillon ! »

Sylvain fit le tour du chêne, regarda les blessures infligées par la hache d’Yvon, fit une moue dubitative. Il observa alentour les baliveaux qu’il noulait abîmer. Il calcula ainsi le meilleur axe pour la chute, dégagea le pied de l’arbre pour l’entailler à fleur de terre, puis il cogna à grand ahan. Aux coups de cognée qu’inlassablement il portait finirent par répondre les échos de la plainte du bois. Cela craquait de plus en plus. « Timber ! » hurla Sylvain sans savoir le pourquoi de ce cri. La grume s’affala dans un ultime gémissement et la terre un instant trémula.
« Corne bouc ! Es-tu point un abatteur du diable ? Quelle besogne en rien de temps ! »
Mais Sylvain n’oyait point son père ébaubi qui prou s’était apparessé pendant le labeur de son fils. Le chêne à terre fut en un tournemain écimé, ébranché, prêt pour l’équarrissage.
« Ventre-dieu qui es-tu à la parfin ? À vingt lieues à la ronde il n’y a homme ni bête qui pourrait accomplir une once de ce que tu as fait ! Cherches-tu du labeur ? »
Sylvain posa sa hache, tout sueux mais avec de force assez pour abattre tous les arbres de la futaie.
« Mon blaze est Sylvain la Selve, je suis ton fils, fils d’Yveline et frère de Sylvia que j’ai tuée accidentellement… »

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