Dans les Jardins de la Fontaine
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samedi, 23 février 2008

Les Jardins d'Aloïs

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Monologue

Qu’est-ce qu’ils foutent ? Et moi, je les attends, moi !
Ça fait… je sais pas, moi, ça fait bien… et je suis là au pied de la Tour Magne. C’est la tour, là… heureusement que le soleil me réchauffe un peu. Et je l’attends. Qu’est-ce qu’il fout ?

Elle m’a dit qu’elle passerait me prendre et puis voilà, qu’est-ce que je fous, moi ? elle doit bien avoir fini son boulot, non ? deux clients elle m’a dit, deux clients : un divorce, je crois, un divorce difficile et un braquage qui a mal tourné, celui de chez les Dames de France et puis, ah oui ! une plaidoirie, et puis un rendez-vous avec le bâtonnier, ce crétin de Malagogne, il doit faire traîner exprès, il fait toujours traîner, ce Malagogne… Et Mireille qui va commencer… qui c’est qui joue Mireille, déjà, cette année ? Ou alors non, c’est… c’est Carmen, oui , c’est ça, Carmen, Carmen dans les Arènes, dès que la nuit va tomber, après le gros de la chaleur, c’est ça, et c’est El Nemosito qui va tuer le taureau, punaise de punaise, on va le manquer !

Fais gaffe, il m’a dit, mon père, avec les boches fais gaffe. Tu crois qu’ils vont passer par là et c’est par ici qu’ils rappliquent, alors va pas prendre des risques inutiles, t’es qu’un gamin, et gamin ou pas, ils font pas de quartier, les frisés. Alors tu te postes là, tu attends, l’air de rien, comme ça, tu prends le soleil au pied de la Tour Magne, tranquille, c’est l’hiver et ça fait pas de mal de se chauffer un peu, non ? De profiter des quelques rayons qui tombent gratuitement, vu que le charbon, hein, c’est pas avec les rares tickets de rationnement qu’on nous donne qu’on va pouvoir en remplir la cave, pas vrai ?

Je crois qu’il va être en retard. Je n’aime pas ça, les étudiants qui arrivent en retard. La moindre des politesses, c’est d’être exact au rendez-vous. Ou alors ma montre est un peu en avance, c’est possible aussi. Elle se dérègle souvent. C’est le gousset en or de mon grand-père, et l’horloger qui est pas foutu de la réparer… faut pas avoir fait Saint Cyr, tout de même… Jeune homme, lui dirai-je, jeune homme, donc, je veux bien que vous évoquiez le poststructuralisme dans la troisième partie de votre mémoire sur l’influence de la pensée française aux États-Unis, mais il me semble, ou alors je vous ai mal lu, il me semble, donc, que vous auriez dû pour le moins commencer par bien resituer dans toute sa problématique sociolinguistique — au moins — le structuralisme lui-même ! Mais j’ai dû mal vous lire, n’est-ce pas ?

Non, elle est pas morte, elle est pas morte. Pas morte. Ma fille me ment… derrière moi, là, ça fait deux fois que je me retourne, deux fois, en douce, et j’ai bien vu son ombre, je l’ai bien reconnue. Elle aime bien me surprendre, faisons comme si… d’ailleurs je l’attends. Elle est taquine ! Mais qu’est-ce qu’elle fait ! Punaise, et moi, qu’est-ce que je fous, moi, et c’est quoi ici ? Et ces gens, je ne les connais pas tous ces gens. C’est chez moi, ici ? Qu’est-ce que je dois faire ?

Je vais lui dire à mon frère, ce que j’en pense, moi, de son dessin. Maman l’a trouvé très réussi et il se prend pour Léonard de Vinci maintenant. Dès qu’il arrive, de l’autre côté de la tour, je vais lui dire. Je peux en faire autant, et même mieux, moi, dès que j’ai le permis je m’en vais, il pourra bien attendre, et sa femme n’a rien à me dire, rien, rien !

J’ai un papier dans la poche… il y a un nom écrit dessus, c’est pour quelqu’un, je sais pas qui, c’est son nom et son prénom, ou son prénom puis son nom, dans l’ordre, et puis là c’est son adresse. Dès qu’il arrive je le lui donne, le papier, il doit être perdu, sans son adresse, je la connais pas cette adresse, mais elle doit la connaître, elle.

Et c’est qui cette jeune dame, là ? Alors qu’est-ce que je fais moi ? Je dois aller où ? C’est compliqué cette histoire, on me dit rien, et je suis là, et c’est où ici ? Et pourquoi elle me sourit ? Qui c’est ce garçonnet qu’elle tient par la main. Il me connait, aussi ? Qu’est-ce qu’elle a à me regarder en souriant ? Et lui qui me dévisage… Elle vient vers moi. Je la connais, elle va m’aider, je sais que je la connais. Mon père va venir lui parler… et moi je vais lui dire que ma femme est un très bon avocat, elle va lui régler son différend en deux temps trois mouvements, elle sait faire, ma femme, elle sait faire, dès qu’elle arrive, dès qu’elle a fini de langer notre fifille, hop, deux temps trois mouvements, je vous le dis…

17:15 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Tour Magne | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

mercredi, 31 octobre 2007

Le cercueil du temps

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En ces temps de Toussaint et de fête des morts, voici une nouvelle bien étrange que je dédie à tous ceux qui ont éprouvé un jour "l'angoisse" de la feuille blanche...



Ce soir je ne ferai rien.
Je puis couvrir de son linceul ma machine à écrire, ranger les feuillets blancs, vider le cendrier, reboucher mon vieux marc. J'écoute le vent, dehors, le vent fouiller dans les ramures, s'essouffler peu à peu comme la nuit avance. Me sourd alors l'angoisse familière, montant du tréfonds de la terre, s'infiltrant dans les dalles de schiste puis le plancher de châtaignier, envahissant mon être et le paralysant. Je la connais trop bien, cette boule oppressante, noire et pesante bogue toute hérissée de dards et de mauvaiseté. Elle me hante depuis que je suis là, au Mas du Bouscarié, haute et sombre bâtisse cévenole, fichée comme une vieille dent au flanc de la montagne, insulaire vigie, piton que ceux qui l’ont construit il y a deux siècles au moins ont voulu resserré pour libérer au maximum l'espace du potager que j’ai abandonné aux sauvages genêts, à la bruyère et aux genévriers. Le Mas du Bouscarié. C'est ici que je vis. Depuis...

J'écoute la nuit qui se peuple d'étoiles, sur la frange des cimes. L'entendrai-je, ce soir, cette plainte lugubre ?
Il s'appelait Le Bouscarié, son nom ou son surnom, pour ce qu'ici les patronymes servent, comme les habits du dimanche ! Il y a deux tombes en bas, dans l'ancien pré envahi lui aussi, deux tombes signalées par deux grandes lames de schiste gris bleuté que l'on appelle ici des lauzes. Elles sont loin de ma fenêtre, enfouies sous la neige ou les herbes, mais je sais bien qu'elles m'observent.

Le Bouscarié, m'ont dit les quelques vieux de la Combe, plus bas, c'était un brave type. Mais il n'aurait jamais dû rester là-haut, c'est bien trop isolé ! Sage remarque que j'eusse dû prendre à mon compte et méditer davantage. Ce soir, avec mes bouquins, mon antique machine muette et le vide alentour, j'attends. J’attends. Ce soir comme les autres soirs.

J'ai fini par savoir, peu à peu, sans trop brusquer les choses. Ici, on n'aime pas les curieux. Camisards et maquisards ont donné bien des réflexes de discrétion et du prix au silence. J'ai quand même fini par savoir, oui, mais pour ce qui est de comprendre !

Un matin de juillet, ou d'août, qu'importe − les foins étaient rentrés −, il est descendu à la Combe, le village du dessous, dévalant comme un sanglier les traversiers que les gens d’ici nomment bancels, bondissant dans les genêts et les fougères, coupant les sentes empourprées d'épilobes. Il est arrivé hors d'haleine, trempé de sueur, les mains crispées sur son béret crasseux, avec une barbe de huit jours et empestant le bouc à rameuter les mouches.
« Elle est pas bien ! Elle est pas bien !... »
C'est tout ce que le pauvre Bouscarié pouvait articuler. Je l'imagine aussi, souffle coupé, les yeux hagards, implorants, exorbités, de l'écume, peut-être, à la commissure des lèvres. Oui, je le vois comme ça, un type paumé, crevé de sa course dans la montagne, et, surtout, paniqué.
Les gens d'en bas l'ont fait asseoir, sans doute, ils lui ont donné à boire, ils ont téléphoné pour lui, ils l'ont rassuré puis renvoyé au Mas, pour qu'il attende.

Vers le soir, un homme en blouse blanche est arrivé. Il n'était pas du coin (comme moi, tiens)... Il s'est garé sans doute sur la place de la Combe, là où je laisse ma voiture tout l’été sans y toucher. Il a dû demander l'adresse et faire une moue dépitée en regardant le Mas, là-haut. Le Mas qui est le mien, désormais.
« On peut pas y aller en voiture ?
− Non, faut y aller à pied... »
C'est la question que j'ai posée la première fois, c'est ce qu'il a dû demander aussi... Le souffle court, serrant sa trousse, il s’est tapé la montée, crachant sa nicotine… (ça, c'était moi)... Il est redescendu assez tard et n'a pas daigné répondre aux vieux qui ne lui ont rien demandé mais qui attendaient bien patiemment sur les bancs de la place. Il a filé, l'air sombre, contrarié. C'était en juillet, ou en août.

Et puis l'automne est arrivé, et puis l'hiver enfin, un hiver de neige et de ciels bas, de bises glaciales et de solitude. Souvent les brumes matinales affleuraient sous le Mas, l'effaçant du paysage, jetant sa proue sur les nappes de gaze. Les gens d'en bas restaient cloîtrés dans leurs cocons de pierre. Seule la danse des fumées sur les maisons qui se pelotonnaient témoignait de la vie ralentie et seuls, pour rassembler les âmes de la combe, le culte du dimanche ou le camion de l'épicier-boucher-boulanger.

Un jour de ce mauvais hiver il est redescendu, blanc de neige car il avait dû glisser ou s'enfoncer en enjambant les bancels. Il était secoué de tremblements, avec des yeux chassieux de chien perdu.
« Elle va pas ! Elle va pas encore ! Vite, appelez ! »
Un de la Combe est sorti, puis les autres. On l'a réchauffé sans doute, on a téléphoné. L'homme n'est arrivé que le lendemain matin, avec le même air sombre et grincheux. Derrière les rideaux, tous les yeux de la Combe suivaient son ascension. À son retour, il est allé frapper à un carreau, au hasard.
« Vous devriez monter pour aider ce vieux fou. Cette fois, c'est fini. J'ai rien pu faire, moi. »

Alors deux ou trois de la Combe se sont dévoués, emmitouflés jusqu'aux oreilles, s'aidant de grands bâtons pour tâter le sentier, chemin de croix pour leurs vieux os.

La grande salle où je me trouve à présent, au-dessus de la grange, était humide et glacée. Le bois trop vert était presque éteint dans l'âtre, dégageant une âcre fumée qui flottait dans la pièce. Oui, ce devait être ainsi. Le Bouscarié, lui, il était penché sur ma table massive, sur sa table plutôt. Il pleurait, il hurlait et il se mortifiait, un chiffon de laine à la main. Elle... elle était étendue sur la table, grande, je l'imagine, je l’imagine ou je le sais. Grande, oui, grande et lourde horloge comtoise plus que centenaire, métronome têtu des jours du Bouscarié, des nuits et de l'ennui infini. Respiration du temps, ponctuation du vide et de la solitude. Berceuse d'immobilité.

Recru d'une douleur immense, avec des gestes incohérents, Le Bouscarié toilettait sa morte, passant son vieux chiffon sur les vernis, ouvrant et fermant lanterne et gaine pour lustrer le cadran écaillé, le compas des aiguilles. Fini, le lent ébat du balancier, finis les feux mouvants de la lentille de cuivre, le timbre clair pointant les heures, finies les heures, fini le temps sans garde-fou.

« Je vais faire le trou. »

Devant le pré, au-dessous du jardin potager, il creusa, il devait être encore vigoureux malgré son âge, il déblaya la neige et s'acharna sur le sol rocailleux. S'élevait alors dans l'air cristallisé un bruit confus de plainte, scansion des chocs de pioche et des ahans furieux. La rage décuplait ses forces. Moins de deux jours plus tard le trou était fini, noir, béant, profond. C'est qu'il voulut l'enterrer droite, sa comtoise, comme on enterre debout, plus bas dans la plaine de Camargue, la tête tournée vers la mer, les illustres taureaux cocardiers.

Alors, aidé des deux ou trois vieux de la Combe qui étaient remontés, malgré le froid, malgré la neige, malgré les autres de la Combe, il la porta, comme un cercueil du temps. Au moyen d'une corde, elle fut lentement descendue. Dans le silence de circonstance, on entendait des couinements, des grincements, les borborygmes mats du mécanisme déglingué. Le Bouscarié marmonna quelque vague prière des morts, les vieux se découvrirent et firent semblant de se signer. Enfin, la terre qu’ils jetèrent étouffa à jamais les dernières résonances. Est-ce qu'il pleurait, le Bouscarié ?

Le vieux solitaire remercia ses voisins, déclina les offres d'aide, sincères, je le crois, baissa les yeux lorsqu'ils lui conseillèrent de ne plus désormais rester seul.

Le premier soir, dans la nuit dense et immobile, une plainte interminable s'est échappée du Mas, glaçant d'effroi ceux de la Combe. Et, plusieurs soirs de suite, le même cri, rauque, lugubre, inhumain. Et puis le grand silence de l'hiver, enveloppant, et puis, un matin de février, après que les dernières brumes se furent dissipées, le mauvais signe, là-haut, pas de fumée au flanc de la montagne…

Alors, quelques-uns de la Combe – toujours les mêmes – sont montés, la peur au ventre, redoutant le pire, et le pire était là-haut, le Bouscarié couché sur la tombe de sa comtoise, les bras ouverts comme s'il avait voulu bercer la terre entière, le Bouscarié raide, gelé, les yeux écarquillés sous un voile de givre, les lèvres bleues dessinant un dernier sourire apaisé.

À côté de la tombe, il avait creusé un autre trou, pour lui, étroit et profond. Il avait aussi taillé deux grandes pierres. Sur l'une on pouvait lire son nom avec deux dates. Avec l’autre Il avait façonné comme un cadran solaire muni d'une tige en son centre, gravé d'encoches maladroites pour figurer les heures. C'est bien dans ce trou qu'il fut enterré, selon ses vœux, tout près de sa comtoise.


Des vieux m'ont juré − dois-je les croire − qu'ils ont entendu, plusieurs fois, oui, plusieurs fois, certaines nuits de février, comme des coups de gong, des chocs graves, sourds, étranglés, suivis d'une plainte grêle ou bien, selon les dires, d'un râle caverneux. Cela vient d'en haut − pourquoi l’ont-ils dit au présent ? – cela vient du Mas du Bouscarié, c'est l'horloge qui sonne et c'est le fou qui lui répond, et moi j'attends, dans ma hune de lauzes, en ce soir d'hiver blanc, blanc comme mes feuillets blancs, j'attends le cri, le râle, le hurlement puissant, ou bien, j'avoue, j'attends les phrases dans le doute et l'angoisse, et je m'invente des histoires parce que je sais bien que ce soir je ne ferai rien. Ce soir comme les autres soirs. Alors j'ouvre en grand ma fenêtre et je crie à la nuit pour rameuter mes mots, je crie ma peur du vide et ma colère et me vient en écho mon propre désespoir, ma peur béante qui explose, amplifiée, multipliée dans ce vaste gueuloir.

Sous la lune qui se pavane, pleine, resplendissante, dans la céruse des flocons, la vallée dort.

Le tic-tac apaisant de l'antique comtoise ponctue le calme revenu. Je la regarde, étonné, cette horloge massive qui vient de m'emporter si loin et me ramène riche d'un grand voyage immobile.

Je peux ôter la housse de la machine, caresser le clavier, disposer un feuillet blanc. Au rythme lent du balancier répond à présent un cliquetis fébrile.

Ce soir, enfin, j'écris !

09:15 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

lundi, 27 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 10

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Dernière râtelée : Haro sur le conteur !

Un souffle tiède et doux comme une étoffe de grand prix enchemisa Sylvain La Selve. Sylvain La Souche pourrait-on dire désormais...

Hakitène, fidèle à sa promesse d’être toujours là sans qu’il la vît jamais lui parla d’une voix hésitante, s’attendant à quelques reproches prou justifiés :
« Je connais ton histoire, Sylvain, épargne-toi le soin de la narrer pour moi. Petit d’homme tu es, et le monde des bois, monde des peuples intangibles tu viens de découvrir à tes dépens. Pour te consoler un peu et te complimenter, je dois te dire que belle et mâle branche tu es, vêtu de cette écorce…
− Arrête ! J’ai du mal à parler, Hakitène… j’ai la gueule de bois…
− Je vois cela aussi, Sylvain et j’en suis fort marrie pour toi.
− Aide-moi, Hakitène, tu es ma marraine, même marrie et tu m’as fait comme je suis, enfin comme j’étais avant, avant d’être ce quetru en contre-plaqué… Maintenant j’ai la tehon, je me suis fait fucker mortel par Loirine, alors fais quelque chose, je craque, là… »

Sylvain craquait vraiment, le bois dont il était fait à présent gémissait comme gémissaient, avant leur chute, les chênes qu’il avait abattus.

« Ne te tourmente pas, Sylvain, je vais réfléchir à ce que je puis faire… Tu vois, la minuit est passée, nous sommes donc samedi, jour de la suspension des pouvoirs de Loirine qui sera trop occupée à se dérober comme bien tu le sais… Je vais donc essayer une formule magique piochée dans un de ses grimoires…
− Non, non ! Cria Sylvain à gueule fendre, ce qu’il fit un peu d’ailleurs, de la sciure s’échappant de la commissure de ses lèvres de bois. Basta, Hakitène, tu n’essaies plus rien, d’accord ? Plus rien ! Par pitié ! J’ai donné un max dans ce conte à dormir debout ! »

Sylvain ne se contrôlait plus, il écumait de rage… d’ailleurs de la sève perlait à présent le long de son écorce.
« Et puis, ton conteur, là, oui, là, ton conteur, celui qui s’excite comme un malade sur son clavier, le mec AZERTY qu’en vaut pas deux ! Oui, celui qui narre, là, celui qui fait style "plaît-il ? Qui donc me mande, céans ?"… Dès que je peux je lui fume sa race ! Non mais, il se la pète grave depuis le début, à me faire la misère, galère après galère ! Où qu’il a vu ça, ce psychopathe ! Que des quetrus pouraves, il m’arrive ! Bon, oui, Loirine, c’était le pied… mais après ! Voilà comme il me met ! Dans les contes, en général, y’a un truc pas bien, deux trois maxi mais à la fin, ça fait la balle, ils sont heureux et nanana, ils ont des mioches et puis basta ! Lui, c’est que des engatses chaque fois, c’est un dicsa ce mec, oui, un sadique… et attends, comme il se la joue aussi avec ces mots total ringues que t’as pas dans la Rousse ! Et moi, hein ? Comme il me fait causer le 9.3 ! Qu’on me prend pour un chtarbé, un guedin qu’aurait perdu sa camisole ! Des conteurs comme ça, ouam, j’en ai ma claque ! Du bonheur ! Je veux du bonheur ! Que ça en dégouline ! Je veux une nappyiende, j’veux avoir la banane, c’est grave, ça, docteur ? »



Hum… Hé bien… Bon… Donc… Voilà… Certes… Oups !... Sylvain La Selve criait, braillait, pestait, tonitruait. Il était en un mot révolté.

Hakitène de sa bouche invisible lui souffla doucement comme une heureuse vapeur qui le calma un temps.
« Écoute-moi, Sylvain, je vais tout arranger… J’ai compris mon échec, je ne suis bonne à rien, un elfe gourd du cerveau comme disait mon père… Tu sais… Sa voix devenait haletante, trémulante, comme si elle guerroyait pour avoir haute main sur son cœur déchiré…
J’ai voulu que tu sois mon chef-d’œuvre, mon accomplissement. J’ai voulu que de tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure un murmure ainsi passe : "Voyez Sylvain La Selve, créature parfaite bien que d’humaine condition, qui désormais sera l’ambassadeur des mondes intangibles. Il est l’œuvre d’Hakitène, grâces lui en soient rendues…" Et j’ai foiré, comme tu dirais… Tout s’embrouille quand je veux opérer… D’ailleurs, si je te suis invisible, la cause en est encore une erreur de formule magique, une de plus ! Mais si ! Combien en suis-je désespérée ! Si tu avais pu voir ma charnelle enveloppe comme les autres créatures la peuvent voir, tu ne te serais mie assoté de Loirine comme tu l’as fait, niquedouille, elle qui n’avait appétit qu’à ton guilleri… et à sa vengeance…. et qui s’est escambillée comme bagasse dès que tu lui as biscotté le téton… Non, si tu m’avais vu comme on me voit ici, c’est bien de moi que tu serais énamouré, mon Sylvain… moi dont la beauté, si j’en crois la rumeur qui court dans les forêts « Pape, Papesse et Papelets damnerait tout à trac »… Je suis triste, Sylvain, tout m’échappe, tout me fuit. »

Sylvain écouta en silence les mots si lourds d’Hakitène, il en eut l’écorce de poule, il comprenait enfin quel noble sens sa marraine à sa vie d’homme avait voulu donner. Et quel désastre il s’était ensuivi.

« Mais, reprit Hakitène, si je ne puis changer ta destinée comme Loirine eût pu le faire car le pouvoir en avait, je puis au moins détricoter cette pelote mal fichue. Si rien ne puis construire, terre brûlée laisserai… Seule je suis à pouvoir défaire ce que j’ai fait. Et je l’ai décidé ! Le cœur me point et me saigne car je signe ainsi à la face du monde qui est le mien ma défaite achevée. »

Elle prit une longue inspiration, ferma les yeux, ce que Sylvain ne vit, bien sûr, et détacha clairement tous les mots qu’à voix haute elle prononça :
Par mon pouvoir, Sylvain, tu vas t’en retourner en ta chaumine. Le cou de Sylvia serreras comme tu le fis jadis, avec les conséquences que l’on sait, mais cette fois, douce caresse sera et ta vraie vie vivras… »

Elle baissa la voix. La forêt murmurait son dépit.
« Laissez-moi donc ce pouvoir qui me reste ! Vous n’avez rien compris !… Adieu, Sylvain. Adieu et à jamais... Parfois, un souffle bon, tiède et doux, t’enveloppera et tu ne sauras pas pourquoi. C’est Hakitène, qui, près toi, soupirera...»


Ainsi fut fait.


Dans la chaumine des La Selve, le feu dans l’âtre ronronnait. Yvon était à la futaie avec sa cognée neuve, son hermine et son cotel. Le soleil de dix heures glissait quelques rayons par le chambranle de la porte entrebâillée. Aussi bâilla Yveline qui s’éveillait d’un mauvais rêve. D’un affreux cauchemar, pour dire vrai. Elle regarda le berceau. Les bessons gazouillaient. Sylvain caressait le cou de Sylvia qui battait des menottes tant heureuse elle était. Yveline s’approcha et les sépara avec une infinie douceur.
« Regardez-moi ce petit monstre qui va tordre le cou de sa sœur ! Sens-tu au moins ta poigne, petit diable ? Terrible bûcheron feras, mon Sylvain, beau et grand boquillon doué de force herculéenne, et même héraclésienne !»

Elle dégrafa son corsage et installa les enfançons sur ses genoux, chacun à son téton qui fut happé gloutonnement. À cet instant entra Yvon La Selve, sueux, les bras chargés de fagotins pour la flambée et de falourdes pour le pot. Le beau spectacle offert par Yveline et les jumeaux l’attendrit tant que des larmes lui coulèrent sur les joues. Mais Yveline ne les vit point qui le houspilla comme une harpie acariâtre :
« Que diable fais-tu là à m’espincher tout ébaubi ? L’ouvrage est terminé ? Fainéant que tu es ! Crois-tu que je vais pouvoir cuire ton pot si tu n’apportes rien pour le remplir ? Peut-être même fais-tu faire ta besogne par quelque innocent que tu épuises et que tu robes ! Vaunéant que tu es !»
− Mais, Velinette, coupa Yvon tout surpris de cette scène, pourquoi me bats-tu froid ainsi ? Je suis honnête boquillon, tu le sais, bon père et bon mari… pourquoi me battre froid ?
− Je ne sais, avoua Yveline, sans adoucir sa voix, mon cauchemar, sans doute… mais comme dit l’adage, dans les parages : Bats froid à ton homme quand et quand, si tu ne sais pourquoi, lui bien le sait. »

Voilà, mon conte est terminé, il a coulé comme la Loire car à des princes je l’ai dit…

Mais tout penaud est le conteur car de sa véritable fin il est frustré par la révolte de Sylvain. Tout cela pour revenir dans la chaumine des La Selve et refaire le coup des enfants qu’ils eurent et du bonheur qu’ils vécurent ! Diantre, c’est d’un commun !

Et la Mâle Branche, alors, me direz-vous ? Oui, la Mâle Branche ? Si mon histoire, par le pouvoir d’Hakitène fut tout à plein anéantie, puisque Sylvain sans façon redevint enfançon, alors, quid de la Mâle Branche ?

Je l’ai bien vu, pourtant, de mes yeux vu, cet arbre mystérieux, sylvestre éphèbe perdu dans une forêt sombre et profonde, près du Gerbier de Jonc, là où la source prend sa Loire… Je l’ai bien vue, la Mâle Branche et je vous l’ai montrée à chaque râtelée !

Qui me dira alors d’où vient la Mâle Branche ?

Qui me dira ?

En attendant, si mon conte est vraiment achevé, je vais le replacer sous l’arbre où je l’avais trouvé…


Fin

Philippe IBARS

23:05 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |