Dans les Jardins de la Fontaine
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vendredi, 04 juillet 2014

Les toits les murs les pierres les poutres les portes et les fenêtres

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Mon père était maçon.

J’ai longtemps eu la maçonnerie en horreur. Longtemps.

Il fallait faire le manœuvre les jeudis, jours sans école et pendant les vacances : gâchées de béton ou de mortier, à la pelle ou à la bétonneuse, pierres à extraire, à casser, à trier, à empiler, sacs de ciment et de plâtre à décharger  — respectivement cinquante et quarante kilos — et aussi quérons (ou parpaings) qui font de vos mains de vraies râpes à fromage, briques, hourdis, poutres de bois ou de ciment, poutres à ferrailler des jours et des jours durant, planches des coffrages à clouer, à déclouer, échafaudages à monter, à démonter, brouettes à charger et à pousser sur des madriers tanguant au-dessus des tranchées, seaux à remplir, à hisser par la poulie, sable ou gravier à tamiser, marteau-piqueur à dompter, courbatures assurées, poussière respirée, plâtre avalé les jours de tramontane, ongles écrasés, dos abîmé, mains meurtries par les échardes des manches de pioche, bise glaciale ou torpeur du mois d’août…

Je n’ai pas regardé mon père choisir méticuleusement ses pierres pour dresser les murs ou habiller les belles cheminées d’intérieur, je ne l’ai pas regardé hacher son mortier dans la gamate pour bien le mélanger, en charger une taloche assez grande, sa « palette de peintre » tenue de la main gauche, puis avec la main droite en prendre avec sa truelle pour le jeter d’un geste rapide, sec et précis sur la surface à crépir et pour finir le lisser avec la taloche délestée de sa charge. Je ne l’ai pas regardé prendre son fil à plomb ou son niveau pour vérifier ou rectifier la pose d’un quéron sur une couche de mortier, pas regardé ajuster une pierre en clé de voûte, pas regardé couper soigneusement des carreaux ou des dalles, pas regardé jouer de la tyrolienne pour décorer une façade, pas regardé accrocher en chantant une branche feuillue sur un toit achevé, rituel immuable, avant de trinquer avec ses ouvriers, vite, vite, le travail n’attend pas…

Je n’ai pas regardé, pas vraiment, mais j’ai vu, j’ai souvent vu de ma place de manœuvre sans jamais faire par moi-même. Mon père n’avait pas le temps de transmettre son métier, pris sur plusieurs chantiers à la fois, ou peut-être, inconsciemment, n’en avait-il pas envie, rêvant pour nous à d’autres horizons comme il en avait rêvé pour lui avant que la guerre ne le prive d’école. Peut-être alors, je ne saurai jamais car ce métier l’a vite usé, cantonnait-il ses fils à des rôles de manœuvres pour qu’ils s’éloignent du bâtiment…

Aujourd’hui, quand je flâne dans de vieux villages — comme là, entre Albi, Saint-Cirq Lapopie ou Rocamadour — je regarde avec une certaine nostalgie les traces des bâtisseurs fantômes, les tuiles rousses, canal ou plates qui dévalent les toits pentus, plus ou moins alignées, je regarde les cheminées acrobatiquement posées et coiffées de chapeaux fantaisistes, je regarde les murs crépis, décrépis, décrépits, les briques roses, fauves, restaurées ou fanées, les pierres apparentes, les portes et les fenêtres et les volets de bois et tout ce qui s’use, se dégrade, se ruine, se ronge, s’abîme ou se restaure et puis se magnifie sous les griffes du temps, du soleil, du  froid et de la pluie.

Alors je pense au garçon que j’étais, je fais passer au père ou à un ouvrier le mortier qu’il demande, des tuiles, des pierres, des briques, des chevrons, des outils pour que sortent de terre et éclosent ces murs, ces charpentes, ces toits, ces demeures qui vont un temps défier le temps et joliment s’inscrire dans un cadre comme celui que mon regard embrasse aujourd’hui et qui me transporte malgré moi dans ce temps révolu où je n’ai pas voulu regarder mon père.

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

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Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

Rocamadour, Saint-Cirq Lapopie, Albi, Cahors

14:22 Écrit par Phil dans Blog, Images, Loisirs/Culture, Nature/Environnement, Photos/Dessins, Traditions, Voyage/Tourisme | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Philippe j'adore tes photos et celles-ci sont particulièrement fortes et "profondes" comme la pierre !!! Félicitations

Je découvre avec plaisir que ma vieille table que je dois repeindre exactement comme celle de la photo est beaucoup plus belle comme ça, toute verte mangée par le soleil et la pluie !

Un ver de Federico Garcia Lorca je crois, dit : "verde que te quiero verde"

Continues ces merveilleuses photos et bon été !!!

Écrit par : marie christine | vendredi, 04 juillet 2014

Merci pour ton joli commentaire, j'emporte avec moi les vers de Federico Garcia Lorca, poète éternellement jeune au delà de sa mort.
Bon été à toi aussi et à tous les tiens.

Écrit par : Philippe Ibars | lundi, 07 juillet 2014

Philippe, tes photos sont toujours aussi belles! Un enchantement! Ces dernières me parlent du Périgord, où tu les as peut-être prises.

Ton beau texte qui les accompagne m'a beaucoup ému. Comme tu le sais, mon père n'était maçon qu'à ses temps de loisirs, et moi aussi, enfant puis adolescent, je faisais parfois le manœuvre, les week-ends et les vacances scolaires. Considérant mon peu d'intérêt pour son travail et mon peu d'enthousiasme à l'aider, mon père a peu à peu renoncé à me transmettre son savoir faire; je pense qu'il a dû en souffrir quelque peu: un père n'a-t-il pas le désir de la transmission? Je regrette à présent mon désintérêt d'alors, d'autant que je suis bien incapable aujourd'hui de manier une truelle!
Je me rassure cependant un peu en songeant à tout ce qu'il a pu me transmettre par ailleurs, sans qu'il en ait eu probablement conscience...

Bon été, et à bientôt.

Écrit par : Daniel Boiron | jeudi, 10 juillet 2014

Bonjour Daniel et merci pour ce gentil message. Les photos sont prises à Saint-Cirq-Lapopie surtout, et Rocamadour. Retour buissonnier des corrections à Toulouse. C'est vrai qu'on se rend compte toujours un peu tard de tout ce qu'on a laissé filer entre nos doigts, comme à la plage, le sable qu'on ne peut retenir. Mais comme on le dit, la culture, pour employer un bien grand mot, c'est ce qui reste quand on a tout oublié... Je regrette aussi ce manque d'implication, mais ça fait partie de notre adolescence, nous sommes trop centrés sur notre monde à nous pour y intégrer celui des adultes ! C'est quand on a besoin de transmettre qu'on s'en rend compte ! Nos élèves ressemblent aux jeunes que nous étions, c'est tout !
Allez, Daniel, bon été aussi et au grand plaisir de te revoir.

Écrit par : Philippe Ibars | vendredi, 11 juillet 2014

Les commentaires sont fermés.