Dans les Jardins de la Fontaine
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mardi, 31 mars 2009

Les tréfoliums d'Hélène

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Le printemps est encore timide dans les Jardins de la Fontaine. En solo, les arbres de Judée se la pètent pas mal, surtout lorsqu’un ciel bleu intense leur prête sa toile de fond.
Un gars un peu étrange s’est approché de moi. Il avait envie de parler et son regard était intense, comme le ciel de ce matin de bout de mars.
« C’est pas encore la saison, hein ? ... Je veux dire, pour les photos…
— Bah, pour moi, c’est toujours la saison…
— À part les coronilles, hein ? ça oui, ça crache le jaune, les coronilles... c’est ce que vous mitraillez ? »
Et il a tourné les talons. Sans attendre ma réponse. Son envie de parler s’arrêtait sur ces mots.

Même sans avoir lu Marcel Proust, le coup de la madeleine, tout le monde connaît, et dans les conversations, ça vous pose un peu là…
Alors j’y vais de ma madeleine. La petite remarque du causant promeneur, sur les coronilles, c’est ça ma madeleine du jour. Pas pour l’odeur des coronilles, je suis quasiment anosmique… pas pour la couleur des coronilles. Pour le nom des coronilles. CORONILLES. C’est ça qui a déclenché une bouffée de souvenirs envahissante. Et qui ne m’a pas lâché de la journée.

Les coronilles, dans le mazet d’Hélène, c’étaient les tréfoliums. Bon, Word n’en veut pas de mes tréfoliums, il les souligne de rouge et leur préfère trifoliums. Mais Bill Gates ne connaît pas Hélène, ni feu sa mère qui déjà disait bien tréfoliums. Mais jamais trifoliums et encore moins coronilles. Ça non ! Coronilles : mot inconnu au mazet. Allez savoir pourquoi !

Les tréfoliums, dans le mazet d’Hélène, ça envahissait tout. Les abords, les allées, les taillis, il y en avait partout. D’un coup on passait du vert fade hivernal à l’explosion de jaune, un beau jaune éclatant que le soleil jaloux emporterait bientôt en nous jetant ses mèches. Elle les aimait ses tréfoliums, Hélène ! Et pas question d’y toucher, même s’ils débordaient partout, même s’ils gênaient les passages.
C’étaient ses tréfoliums. Ils avaient été ceux de sa mère après avoir été ceux de son grand-père. Intouchables, sacrés. Ils devaient charrier l’âme de la famille, les souvenirs d’enfance, ils étaient l’ancre jaune, indélébile, pour freiner l’erre d’un temps toujours pressé de changer d’air.

Un jour est venu au mazet, invité par le mari d’Hélène, un « Créateur d’espace ». C’est ce qu’il y avait écrit sur la carte de visite de ce paysagiste : « Créateur d’espace »… L’homme est venu, a vu, est revenu avec de grands rouleaux de papier à dessin, avec le funeste dessein de tout changer dans le mazet… la moitié des pins, les arbres à mouches, les chênes kermès, les lilas anarchiques, les lauriers prolifiques, les gourmands d’oliviers, tout ce qui avait ici l’accent méridional avait disparu des croquis, y compris les crocus… À la place, une flore étrange, des essences sophistiquées avec des noms imprononçables. Le tout artistiquement paysagé. Normal, pour un créateur…

« Et bien sûr, il faudra arracher toutes ces coronilles, c’est pire que le chiendent. »

Hélène, déjà traumatisée à l’idée de saccager son beau mazet nîmois s’étrangla tout à fait lorsqu’elle comprit que ces barbares coronilles désignaient en fait ses tréfoliums sacrés.

Le mazet n’eut pas trop à souffrir du « créateur d'espace ». Après d‘âpres palabres on finit par lui concéder un petit bout de terrain sur lequel il exerça ses divins talents, traces bien vite absorbées par quelques charges printanières des tréfoliums triomphants…

Aujourd’hui Hélène a tout oublié de son mazet, de ses parents, de ses grands-parents, de son mari, de ses enfants, de ses petits-enfants et même d’elle-même.
Il a bien fallu se séparer du mazet. Il inaugure désormais une nouvelle saga de grands-parents, de parents et d’enfants. Il sécrète pour d’autres un temps nouveau, de futurs souvenirs.
Il a fallu lui dire adieu. On a chargé dans de grands coffres tout ce qu’on pouvait emporter, on a gravé dans la mémoire tout ce qu’on pouvait retenir.
On a même pris, pour Hélène, les tréfoliums, tous les tréfoliums du mazet.
On n’a laissé là-bas que des massifs de coronilles.

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00:39 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : trifolium, coronille, jardins de la fontaine | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Un bien beau souvenir,
les souvenirs d'enfance,
cela marche aussi
avec le goût du chocolat ...

Cher Philippe,
un jour nous nous croiserons
dans ce si beau jardin .

Écrit par : michel, à franquevaux. | jeudi, 02 avril 2009

Magnifique ce jardin aux milles et une couleurs et senteurs. Heureusement il nous reste toujours des souvenirs des choses que l'on doit se séparer.
Bill Gates est d'un autre monde, il n'a pas les mêmes sensibilités que les amoureux de la nature, la vraie !

Écrit par : bernard | mercredi, 08 avril 2009

Les commentaires sont fermés.