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lundi, 04 avril 2011

La Vie et rien d'autre

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Ce soir, la télévision rediffuse La vie et rien d'autre, de Bertrand Tavernier.

Je me souviens de la note que j'avais publiée il y aura trois ans cette année et je ne résiste pas au désir de la faire revivre une fois de plus, de la "rediffuser" en quelque sorte, comme le film de ce soir...

Cette note parle de mon grand-père maternel. Quel lien avec le film ? Il y en a un, très émouvant pour moi.

Enfin, la note a pour titre "Terre d'accueil", l'actualité lui donne une certaine légitimité.

 Terre d'accueil

(note publiée le 10 novembre 2008)

 

Mon grand-père maternel était un homme de la terre, régisseur d’un domaine viticole plus précisément. J’ai écrit « homme de la terre » plutôt que paysan car c’est la terre, la terre de France qu’il est venu creuser, fouiller, retourner, à l'âge de quatorze ans. Comme déterreur des morts de la grande guerre. C’est ainsi qu’il est devenu Français. Le droit du sol... ou du sous-sol, en quelque sorte.

Il venait d’un village très pauvre, près de Valencia, où il promenait une chèvre dont il vendait le lait aux passants. Son père était parti aux Amériques tenter sa chance. Il en est revenu au bout de trois années, plus pauvre qu’à son départ car les doryphores avaient eu raison des immenses champs de patates qu’il avait eu l’idée de planter pour faire en peu de temps fortune. Le jour de son arrivée tout le village prévenu était là, hommes, femmes, enfants, certains compatissants, d’autres moquant sa folle et vaine expédition. Il portait un grand sac dont la courroie a lâché au beau milieu de la place. Le pharmacien du village a repéré parmi le linge épars un colt dont il s’est saisi pour s’amuser. Il a appuyé sur la détente et un coup est parti qui a troué le genou de mon aïeul. Voilà comment s’est déroulé son pitoyable retour !

Estropié, il n’a pu subvenir aux besoins de sa famille nombreuse. Une bouche de plus à nourrir et rien à faire dans ce pauvre village. Un jour le curé lui a montré un article du journal local où il était écrit qu’on cherchait de la main d’œuvre en France, dans la région de Reims. C’était bien payé, c’était urgent aussi. Il est parti alors avec Joseph, l'aîné de ses fils — mon grand-père — qu’il a vieilli de deux ans pour les formalités. Et voilà, après un long voyage en train, mon pépé promu bien malgré lui exhumateur de poilus alors qu’il pensait travailler la terre, certes, mais pas de cette manière…

Il s’agissait alors, à la demande de la Commission nationale des sépultures militaires, d’exhumer les cadavres, les restes des pauvres soldats pour les rassembler et les enterrer dans des cimetières militaires. Il faut dire qu’il y avait alors une très grande pagaille d’après-guerre car des familles exigeaient le retour des dépouilles de leurs proches, d’autres souhaitaient qu’ils demeurassent avec leurs frères d’armes morts comme eux pour la patrie ; rien n’était organisé, des cadavres erraient nuitamment, transportés clandestinement par des « passeurs » de morts qui s’engraissaient au passage… Il fallut légiférer dans l’urgence et c’est ainsi, qu’à l’instar des Américains et de leurs cimetières militaires il fut décidé de procéder à l’exhumation des cadavres, à leur identification et à leur enterrement dans des conditions plus dignes de leur sacrifice.
Dans les premières images de La vie et rien d'autre, de Bertrand Tavernier, sorti en 1989, on voit une scène dans laquelle des soldats déterrent les dépouilles de leurs frères tués au combat et enfouis à la hâte dans la fureur sauvage des vaines et innombrables offensives et contre-offensives.
Cette scène m’a ému car j’ai bien évidemment imaginé mon pépé-Joseph à quatorze ans, picaresque Antigone qui malgré l’horreur de la situation ne perdait pas une occasion de s’amuser, avec d’autres gamins chargés de ravitailler en eau potable les rescapés de la coloniale, les espagnols et même des chinois, tous affectés à ces tâches macabres.

À quoi jouaient-ils, ces gamins, parmi les squelettes en désordre, les puzzles de corps détruits, anéantis, démembrés, déshumanisés ?
« On tirait sur des boîtes avec des fusils chargés qu’on récupérait dans la terre, certains cadavres avaient encore tout leur barda... on regardait en douce les jolies veuves qui se recueillaient devant les croix blanches fraîchement alignées. C’est horrible mais on riait parfois entre nous car on savait que les corps, en dessous, n’étaient pas forcément ceux des leurs, tant les identifications étaient difficiles, parfois impossibles… »

Comment t’en vouloir, pépé, de ces rires profanes ? c’est le rire qui sauve de tout en toute circonstance. Ton innocence était un pied de nez à la tragique folie de tes aînés. Tu n’avais pas conscience que les pauvres pioupious désintégrés tout autour étaient souvent à peine plus âgés que toi, et qu’eux aussi, embourbés dans leurs tranchées, luttant contre la faim, le froid, la vermine, les poux, les puces, les rats et enfin l’ennemi avaient essayé de rire quand l’occasion le permettait, de rire pour survivre dans cette obscène boucherie.

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22:28 Écrit par Phil dans Film, Histoire | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : grande guerre, poilus, cimetières | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Ce récit, cet hommage est bouleversant.

Écrit par : PLANET TAKA-YAKA | mardi, 11 novembre 2008

Très émouvant et une excellente "matière" à scénario... Valence, l'Amérique, Reims....

Écrit par : eddie | mardi, 11 novembre 2008

Oui, il n'y a que "La vie est rien d'autre". Je salue sincèrement la mèmoire de ton grand-père.

Écrit par : Lune et Soleil | mardi, 11 novembre 2008

Les commentaires sont fermés.