Dans les Jardins de la Fontaine
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mardi, 26 février 2008

Photo Graff

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Promenade sur la plage du Boucanet, au Grau du Roi. Belle journée de fin février. Peu de monde malgré le soleil qui tiédit le sable fin. Je photographie les reflets de l’eau sur les bords de la grève, les rides de sable mouillé qu’inlassablement redessinent les risées d’un vent frais de la mer, écritures changeantes au gré du flux et du reflux des vaguelettes. Je prends aussi des traces, des empreintes : semelles des promeneurs, pattes de mouettes, de goélands, sculptures en creux de pneumatiques. Ici la mer et le vent rebattent les cartes en permanence, les signes de notre présence ne sont qu’éphémères, on passe et tout s’efface.

Je médite, face aux quatre éléments : la mer, le vent, le sable et le soleil, petit philosophe de congés payés. Mais c’est curieusement le monde urbain qui vient ici me tirer de mes songes : à main droite, juste après le long et vieux bâtiment du centre de rééducation — qui est une annexe du CHU de Nîmes — d’autres bâtiments, propriété également du CHU sont à l’abandon, manifestement voués au grignotage, au dynamitage, aux pinces, aux broyeurs, aux grappins, aux bulldozers, aux pelleteuses des démolisseurs pour faire place nette avant je ne sais quels très juteux projets immobiliers…

En attendant, ces bâtiments, ces blocs en friche — bien qu’assez modernes — sont devenus de véritables « résidences » d’artistes graffeurs, ou grapheurs, les deux s’écrivent, et ce sont les couleurs vives des façades bombées qui ont attiré mon regard, depuis la plage qui les borde.

Alors j’ai enjambé des ganivelles, une clôture effondrée, j’ai regardé et j’ai photographié. Je vous invite à parcourir l’album photo qui correspond à cette note. Des ombres mouvantes derrière une fenêtre aux vitres brisées m’ont indiqué une présence. Je suis entré dans un des blocs ouvert aux quatre vents, j’ai pris un escalier et me voilà dans une pièce, très éclairée, que trois graffeurs sont occupés à décorer. On discute. Deux sont lycéens, seconde et terminale, le troisième n’est plus scolarisé. Muni d’un rouleau fiché sur un manche, un des trois intervenants passe une couche de blanc sur un mur de la pièce. Son camarade, armé dune bombe aérosol, esquisse les contours de son graff. Le troisième me pose des questions, me demande ce que je pense des graffs que j’ai vus. Je les trouve réussis, dynamiques, spontanés, ils rendent hommage aux lettres qui ne sont d’habitude que les esclaves des mots, et c’est parce que tout cela va bientôt s’effacer (comme nos traces sur la plage, décidément ! ) que j’ai envie de témoigner de leur vie éphémère.

Je laisse ces trois jeunes à leurs murales pages blanches, je parcours toutes les pièces des blocs à l’abandon, profitant au maximum de la lumière qui faiblit. L’odeur enivrante des bombes de peinture envahit tout l’espace. Pas une pièce qui n’ait été prise d’assaut par les graffeurs. Il y a de simples surimpressions de tags, bien sûr, on sent qu’il y a quelques rivalités, du narcissisme aussi, mais il y a surtout, partout, des graffs très élaborés, des frises, des fresques murales qui forcent le respect. Certains graffs se reconnaissent rapidement, pseudonymes autant sonores que visuels : Olek , Save , Gaze , Anis … Toute la trans-culture urbaine est là, les pieds dans le sable du Golfe du Lion ! « Sous les pavés la plage », disait un mur de mai 68. Mais elle est là, la plage, juste derrière ces murs recouverts de signes entremêlés, modernes palimpsestes énigmatiques pour nous mais qui nous parlent d’une jeunesse pour qui le monde des adultes n’est pas encore un modèle idéal, sans doute, d’une jeunesse qui s’invente des codes, des langages, des règles à suivre hors de nos sentiers rebattus avant de prendre sa place —ou d’essayer de la prendre — dans le train-train trop formaté de notre quotidien.

Je ne connais pas cette culture, ses codes, son lexique, je ne sais pas au fond ce qui se trame derrière ces écrans pariétaux, je ne sais pas si j’ai croisé les Jean-Michel Basquiat, les Keith Haring de demain. J’ai simplement été touché par le fait qu’eux dans les blocs qu’ils ont investis, moi dans mon blog et vous sans doute aussi, nous tous sommes mus par ce même désir qui est de laisser une trace, avec le vain espoir que le temps, le vent, la mer ou les équarrisseurs immobiliers ne l'effacent pas trop vite.

08:55 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : graff, graph, tags | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

C'est un musé cette annexe du CHU! Ces tags sont de véritables œuvres artistiques. Bravo pour ces photos.

Écrit par : David | jeudi, 28 février 2008

Cher Philippe, simplement émouvant, juste et magnifique.
Ces graffs envahissent tout mais disent et donnent beaucoup.
Cet été, à FRanQuevaux après la fête il y avait simplement écrit : merci F R Q.

Bravo et merci.

Écrit par : michel, à franquevaux. | samedi, 01 mars 2008

Je cherchais où vous écrire un commentaire pour le printemps aux jardins et j'ai regardé , le diaporama des tags, il y a de l'énergie et de l'intensité dans cette création artistique mais je trouve surtout que vous en parlez très bien, avec une grande poésie, votre regard d'artiste photographe sait mettre en lumière le détail qui impose , celui d'ouverture du diapo est excellent.
pour les jardins, le mouvement est très fort avec votre technique , si fort que l'image bouge encore lorsqu'elle disparait de l'écran, elle bouge, elle vertige sous les paupières tant que l'image nette après, apparait presque fade.
Merci pour cette belle promenade.

Écrit par : fleur2sel | lundi, 03 mars 2008

Les commentaires sont fermés.