Dans les Jardins de la Fontaine
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samedi, 23 février 2008

Les Jardins d'Aloïs

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Monologue

Qu’est-ce qu’ils foutent ? Et moi, je les attends, moi !
Ça fait… je sais pas, moi, ça fait bien… et je suis là au pied de la Tour Magne. C’est la tour, là… heureusement que le soleil me réchauffe un peu. Et je l’attends. Qu’est-ce qu’il fout ?

Elle m’a dit qu’elle passerait me prendre et puis voilà, qu’est-ce que je fous, moi ? elle doit bien avoir fini son boulot, non ? deux clients elle m’a dit, deux clients : un divorce, je crois, un divorce difficile et un braquage qui a mal tourné, celui de chez les Dames de France et puis, ah oui ! une plaidoirie, et puis un rendez-vous avec le bâtonnier, ce crétin de Malagogne, il doit faire traîner exprès, il fait toujours traîner, ce Malagogne… Et Mireille qui va commencer… qui c’est qui joue Mireille, déjà, cette année ? Ou alors non, c’est… c’est Carmen, oui , c’est ça, Carmen, Carmen dans les Arènes, dès que la nuit va tomber, après le gros de la chaleur, c’est ça, et c’est El Nemosito qui va tuer le taureau, punaise de punaise, on va le manquer !

Fais gaffe, il m’a dit, mon père, avec les boches fais gaffe. Tu crois qu’ils vont passer par là et c’est par ici qu’ils rappliquent, alors va pas prendre des risques inutiles, t’es qu’un gamin, et gamin ou pas, ils font pas de quartier, les frisés. Alors tu te postes là, tu attends, l’air de rien, comme ça, tu prends le soleil au pied de la Tour Magne, tranquille, c’est l’hiver et ça fait pas de mal de se chauffer un peu, non ? De profiter des quelques rayons qui tombent gratuitement, vu que le charbon, hein, c’est pas avec les rares tickets de rationnement qu’on nous donne qu’on va pouvoir en remplir la cave, pas vrai ?

Je crois qu’il va être en retard. Je n’aime pas ça, les étudiants qui arrivent en retard. La moindre des politesses, c’est d’être exact au rendez-vous. Ou alors ma montre est un peu en avance, c’est possible aussi. Elle se dérègle souvent. C’est le gousset en or de mon grand-père, et l’horloger qui est pas foutu de la réparer… faut pas avoir fait Saint Cyr, tout de même… Jeune homme, lui dirai-je, jeune homme, donc, je veux bien que vous évoquiez le poststructuralisme dans la troisième partie de votre mémoire sur l’influence de la pensée française aux États-Unis, mais il me semble, ou alors je vous ai mal lu, il me semble, donc, que vous auriez dû pour le moins commencer par bien resituer dans toute sa problématique sociolinguistique — au moins — le structuralisme lui-même ! Mais j’ai dû mal vous lire, n’est-ce pas ?

Non, elle est pas morte, elle est pas morte. Pas morte. Ma fille me ment… derrière moi, là, ça fait deux fois que je me retourne, deux fois, en douce, et j’ai bien vu son ombre, je l’ai bien reconnue. Elle aime bien me surprendre, faisons comme si… d’ailleurs je l’attends. Elle est taquine ! Mais qu’est-ce qu’elle fait ! Punaise, et moi, qu’est-ce que je fous, moi, et c’est quoi ici ? Et ces gens, je ne les connais pas tous ces gens. C’est chez moi, ici ? Qu’est-ce que je dois faire ?

Je vais lui dire à mon frère, ce que j’en pense, moi, de son dessin. Maman l’a trouvé très réussi et il se prend pour Léonard de Vinci maintenant. Dès qu’il arrive, de l’autre côté de la tour, je vais lui dire. Je peux en faire autant, et même mieux, moi, dès que j’ai le permis je m’en vais, il pourra bien attendre, et sa femme n’a rien à me dire, rien, rien !

J’ai un papier dans la poche… il y a un nom écrit dessus, c’est pour quelqu’un, je sais pas qui, c’est son nom et son prénom, ou son prénom puis son nom, dans l’ordre, et puis là c’est son adresse. Dès qu’il arrive je le lui donne, le papier, il doit être perdu, sans son adresse, je la connais pas cette adresse, mais elle doit la connaître, elle.

Et c’est qui cette jeune dame, là ? Alors qu’est-ce que je fais moi ? Je dois aller où ? C’est compliqué cette histoire, on me dit rien, et je suis là, et c’est où ici ? Et pourquoi elle me sourit ? Qui c’est ce garçonnet qu’elle tient par la main. Il me connait, aussi ? Qu’est-ce qu’elle a à me regarder en souriant ? Et lui qui me dévisage… Elle vient vers moi. Je la connais, elle va m’aider, je sais que je la connais. Mon père va venir lui parler… et moi je vais lui dire que ma femme est un très bon avocat, elle va lui régler son différend en deux temps trois mouvements, elle sait faire, ma femme, elle sait faire, dès qu’elle arrive, dès qu’elle a fini de langer notre fifille, hop, deux temps trois mouvements, je vous le dis…

17:15 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Tour Magne | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

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