Dans les Jardins de la Fontaine
Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

mercredi, 31 octobre 2007

Le cercueil du temps

019878863abdff1a40bdcdb2ca77c4d7.jpg

En ces temps de Toussaint et de fête des morts, voici une nouvelle bien étrange que je dédie à tous ceux qui ont éprouvé un jour "l'angoisse" de la feuille blanche...



Ce soir je ne ferai rien.
Je puis couvrir de son linceul ma machine à écrire, ranger les feuillets blancs, vider le cendrier, reboucher mon vieux marc. J'écoute le vent, dehors, le vent fouiller dans les ramures, s'essouffler peu à peu comme la nuit avance. Me sourd alors l'angoisse familière, montant du tréfonds de la terre, s'infiltrant dans les dalles de schiste puis le plancher de châtaignier, envahissant mon être et le paralysant. Je la connais trop bien, cette boule oppressante, noire et pesante bogue toute hérissée de dards et de mauvaiseté. Elle me hante depuis que je suis là, au Mas du Bouscarié, haute et sombre bâtisse cévenole, fichée comme une vieille dent au flanc de la montagne, insulaire vigie, piton que ceux qui l’ont construit il y a deux siècles au moins ont voulu resserré pour libérer au maximum l'espace du potager que j’ai abandonné aux sauvages genêts, à la bruyère et aux genévriers. Le Mas du Bouscarié. C'est ici que je vis. Depuis...

J'écoute la nuit qui se peuple d'étoiles, sur la frange des cimes. L'entendrai-je, ce soir, cette plainte lugubre ?
Il s'appelait Le Bouscarié, son nom ou son surnom, pour ce qu'ici les patronymes servent, comme les habits du dimanche ! Il y a deux tombes en bas, dans l'ancien pré envahi lui aussi, deux tombes signalées par deux grandes lames de schiste gris bleuté que l'on appelle ici des lauzes. Elles sont loin de ma fenêtre, enfouies sous la neige ou les herbes, mais je sais bien qu'elles m'observent.

Le Bouscarié, m'ont dit les quelques vieux de la Combe, plus bas, c'était un brave type. Mais il n'aurait jamais dû rester là-haut, c'est bien trop isolé ! Sage remarque que j'eusse dû prendre à mon compte et méditer davantage. Ce soir, avec mes bouquins, mon antique machine muette et le vide alentour, j'attends. J’attends. Ce soir comme les autres soirs.

J'ai fini par savoir, peu à peu, sans trop brusquer les choses. Ici, on n'aime pas les curieux. Camisards et maquisards ont donné bien des réflexes de discrétion et du prix au silence. J'ai quand même fini par savoir, oui, mais pour ce qui est de comprendre !

Un matin de juillet, ou d'août, qu'importe − les foins étaient rentrés −, il est descendu à la Combe, le village du dessous, dévalant comme un sanglier les traversiers que les gens d’ici nomment bancels, bondissant dans les genêts et les fougères, coupant les sentes empourprées d'épilobes. Il est arrivé hors d'haleine, trempé de sueur, les mains crispées sur son béret crasseux, avec une barbe de huit jours et empestant le bouc à rameuter les mouches.
« Elle est pas bien ! Elle est pas bien !... »
C'est tout ce que le pauvre Bouscarié pouvait articuler. Je l'imagine aussi, souffle coupé, les yeux hagards, implorants, exorbités, de l'écume, peut-être, à la commissure des lèvres. Oui, je le vois comme ça, un type paumé, crevé de sa course dans la montagne, et, surtout, paniqué.
Les gens d'en bas l'ont fait asseoir, sans doute, ils lui ont donné à boire, ils ont téléphoné pour lui, ils l'ont rassuré puis renvoyé au Mas, pour qu'il attende.

Vers le soir, un homme en blouse blanche est arrivé. Il n'était pas du coin (comme moi, tiens)... Il s'est garé sans doute sur la place de la Combe, là où je laisse ma voiture tout l’été sans y toucher. Il a dû demander l'adresse et faire une moue dépitée en regardant le Mas, là-haut. Le Mas qui est le mien, désormais.
« On peut pas y aller en voiture ?
− Non, faut y aller à pied... »
C'est la question que j'ai posée la première fois, c'est ce qu'il a dû demander aussi... Le souffle court, serrant sa trousse, il s’est tapé la montée, crachant sa nicotine… (ça, c'était moi)... Il est redescendu assez tard et n'a pas daigné répondre aux vieux qui ne lui ont rien demandé mais qui attendaient bien patiemment sur les bancs de la place. Il a filé, l'air sombre, contrarié. C'était en juillet, ou en août.

Et puis l'automne est arrivé, et puis l'hiver enfin, un hiver de neige et de ciels bas, de bises glaciales et de solitude. Souvent les brumes matinales affleuraient sous le Mas, l'effaçant du paysage, jetant sa proue sur les nappes de gaze. Les gens d'en bas restaient cloîtrés dans leurs cocons de pierre. Seule la danse des fumées sur les maisons qui se pelotonnaient témoignait de la vie ralentie et seuls, pour rassembler les âmes de la combe, le culte du dimanche ou le camion de l'épicier-boucher-boulanger.

Un jour de ce mauvais hiver il est redescendu, blanc de neige car il avait dû glisser ou s'enfoncer en enjambant les bancels. Il était secoué de tremblements, avec des yeux chassieux de chien perdu.
« Elle va pas ! Elle va pas encore ! Vite, appelez ! »
Un de la Combe est sorti, puis les autres. On l'a réchauffé sans doute, on a téléphoné. L'homme n'est arrivé que le lendemain matin, avec le même air sombre et grincheux. Derrière les rideaux, tous les yeux de la Combe suivaient son ascension. À son retour, il est allé frapper à un carreau, au hasard.
« Vous devriez monter pour aider ce vieux fou. Cette fois, c'est fini. J'ai rien pu faire, moi. »

Alors deux ou trois de la Combe se sont dévoués, emmitouflés jusqu'aux oreilles, s'aidant de grands bâtons pour tâter le sentier, chemin de croix pour leurs vieux os.

La grande salle où je me trouve à présent, au-dessus de la grange, était humide et glacée. Le bois trop vert était presque éteint dans l'âtre, dégageant une âcre fumée qui flottait dans la pièce. Oui, ce devait être ainsi. Le Bouscarié, lui, il était penché sur ma table massive, sur sa table plutôt. Il pleurait, il hurlait et il se mortifiait, un chiffon de laine à la main. Elle... elle était étendue sur la table, grande, je l'imagine, je l’imagine ou je le sais. Grande, oui, grande et lourde horloge comtoise plus que centenaire, métronome têtu des jours du Bouscarié, des nuits et de l'ennui infini. Respiration du temps, ponctuation du vide et de la solitude. Berceuse d'immobilité.

Recru d'une douleur immense, avec des gestes incohérents, Le Bouscarié toilettait sa morte, passant son vieux chiffon sur les vernis, ouvrant et fermant lanterne et gaine pour lustrer le cadran écaillé, le compas des aiguilles. Fini, le lent ébat du balancier, finis les feux mouvants de la lentille de cuivre, le timbre clair pointant les heures, finies les heures, fini le temps sans garde-fou.

« Je vais faire le trou. »

Devant le pré, au-dessous du jardin potager, il creusa, il devait être encore vigoureux malgré son âge, il déblaya la neige et s'acharna sur le sol rocailleux. S'élevait alors dans l'air cristallisé un bruit confus de plainte, scansion des chocs de pioche et des ahans furieux. La rage décuplait ses forces. Moins de deux jours plus tard le trou était fini, noir, béant, profond. C'est qu'il voulut l'enterrer droite, sa comtoise, comme on enterre debout, plus bas dans la plaine de Camargue, la tête tournée vers la mer, les illustres taureaux cocardiers.

Alors, aidé des deux ou trois vieux de la Combe qui étaient remontés, malgré le froid, malgré la neige, malgré les autres de la Combe, il la porta, comme un cercueil du temps. Au moyen d'une corde, elle fut lentement descendue. Dans le silence de circonstance, on entendait des couinements, des grincements, les borborygmes mats du mécanisme déglingué. Le Bouscarié marmonna quelque vague prière des morts, les vieux se découvrirent et firent semblant de se signer. Enfin, la terre qu’ils jetèrent étouffa à jamais les dernières résonances. Est-ce qu'il pleurait, le Bouscarié ?

Le vieux solitaire remercia ses voisins, déclina les offres d'aide, sincères, je le crois, baissa les yeux lorsqu'ils lui conseillèrent de ne plus désormais rester seul.

Le premier soir, dans la nuit dense et immobile, une plainte interminable s'est échappée du Mas, glaçant d'effroi ceux de la Combe. Et, plusieurs soirs de suite, le même cri, rauque, lugubre, inhumain. Et puis le grand silence de l'hiver, enveloppant, et puis, un matin de février, après que les dernières brumes se furent dissipées, le mauvais signe, là-haut, pas de fumée au flanc de la montagne…

Alors, quelques-uns de la Combe – toujours les mêmes – sont montés, la peur au ventre, redoutant le pire, et le pire était là-haut, le Bouscarié couché sur la tombe de sa comtoise, les bras ouverts comme s'il avait voulu bercer la terre entière, le Bouscarié raide, gelé, les yeux écarquillés sous un voile de givre, les lèvres bleues dessinant un dernier sourire apaisé.

À côté de la tombe, il avait creusé un autre trou, pour lui, étroit et profond. Il avait aussi taillé deux grandes pierres. Sur l'une on pouvait lire son nom avec deux dates. Avec l’autre Il avait façonné comme un cadran solaire muni d'une tige en son centre, gravé d'encoches maladroites pour figurer les heures. C'est bien dans ce trou qu'il fut enterré, selon ses vœux, tout près de sa comtoise.


Des vieux m'ont juré − dois-je les croire − qu'ils ont entendu, plusieurs fois, oui, plusieurs fois, certaines nuits de février, comme des coups de gong, des chocs graves, sourds, étranglés, suivis d'une plainte grêle ou bien, selon les dires, d'un râle caverneux. Cela vient d'en haut − pourquoi l’ont-ils dit au présent ? – cela vient du Mas du Bouscarié, c'est l'horloge qui sonne et c'est le fou qui lui répond, et moi j'attends, dans ma hune de lauzes, en ce soir d'hiver blanc, blanc comme mes feuillets blancs, j'attends le cri, le râle, le hurlement puissant, ou bien, j'avoue, j'attends les phrases dans le doute et l'angoisse, et je m'invente des histoires parce que je sais bien que ce soir je ne ferai rien. Ce soir comme les autres soirs. Alors j'ouvre en grand ma fenêtre et je crie à la nuit pour rameuter mes mots, je crie ma peur du vide et ma colère et me vient en écho mon propre désespoir, ma peur béante qui explose, amplifiée, multipliée dans ce vaste gueuloir.

Sous la lune qui se pavane, pleine, resplendissante, dans la céruse des flocons, la vallée dort.

Le tic-tac apaisant de l'antique comtoise ponctue le calme revenu. Je la regarde, étonné, cette horloge massive qui vient de m'emporter si loin et me ramène riche d'un grand voyage immobile.

Je peux ôter la housse de la machine, caresser le clavier, disposer un feuillet blanc. Au rythme lent du balancier répond à présent un cliquetis fébrile.

Ce soir, enfin, j'écris !

09:15 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Bien jolie façon de fêter la Toussaint que cette petite nouvelle...Quelques bribes de mémoires, comme un instant de temps suspendu pour tous ces lieux qui parlent encore à nos coeurs longtemps après qu'ils ont disparus...Vastes et clos comme la Combe, âpres et métalliques comme les lauzes, ils nourissent l'écriture, la parfument d'odeur de fumée et la rendent fluide...fluide, fluide...

Écrit par : piwoni papillon | dimanche, 04 novembre 2007

Les commentaires sont fermés.