Dans les Jardins de la Fontaine
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samedi, 29 septembre 2007

Post mortem et post vitam

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© Valérie Belin

Dans une note récente je voulais montrer, à travers la première photographie de Daguerre (Le boulevard du Temple à Paris, en 1838), que l’image photographique, dès ses origines, allait bien au-delà de la reproduction mécanique du réel.
Pour faire un autre bout de chemin dans cette petite traversée des apparences, je m’appuierai dans cette note sur quelques très vieilles photos (fin XIXe et début du XXe) et d’autres beaucoup plus récentes.

C’est dans le livre de Nathalie Rheims (Lumière invisible à mes yeux, éditions Léo Scheer) et le Photopoche Post Mortem de Joëlle Bolloch que j’ai trouvé les premières photos. Ce sont des portraits anonymes de personnes mortes − des femmes, des hommes, des enfants − « immortalisées » si l’on peut dire par la magie de la photographie naissante. Le portrait post mortem s’inscrivait dans la tradition picturale ou statuaire de la représentation des défunts. La photographie « démocratisait » en quelque sorte un rite qui n’était accessible qu’à l’élite. Une excellente vidéo de moins de cinq minutes, issue du musée du portrait du Canada est très éclairante là-dessus.
Ces images qui n’étaient faites que pour les familles endeuillées étaient tout à fait univoques dans leur contexte. « Voici le portrait de Machin, emporté trop tôt par une méningite spinale… » Mais les regarder aujourd’hui, une après l’autre, sans référence aucune, sans lien générationnel, sans la mémoire familiale pour venir à la rescousse et désanonymer l’ancêtre ainsi portraituré, cela a quelque chose de troublant. Dorment-ils ? Sieste ou sommeil éternel ? La photographie confond dans sa capture de l’instant le vivant et le mort. L’image seule, muette, emprisonnée dans les murs aveugles de ses bords ne me dit après tout que ce que j’ai envie qu’elle me dise. « Non, cet enfant dort, il s’est ensuite réveillé, a souri à sa mère… »

D’autres images, d’aujourd’hui celles-là, m’ont également fait réfléchir sur le réel, l’irréel, le faux-semblant, le simulacre, l’ambigüité que la photographie génère. Ce sont des images de Valérie Belin, de grands portraits que j’ai vus à la galerie Xippas à Paris, portraits de jeunes filles et jeunes garçons qui semblent, par l’admirable travail photographique de l’artiste, avoir perdu toute trace d’humanité. Je vous renvoie à la critique d’Élodie Buisson pour mieux apprécier ce travail. Le trouble ne naît pas ici de l’équivoque dualité du vivant et du mort comme dans les portraits post mortem, mais du vivant et de l’inanimé, de la certitude que l’on acquiert, à force de regarder ces images, que les modèles choisis par Valérie Belin ne sont que des artefacts, des créatures artificielles sorties du ventre d’un ordinateur, échappées d’un musée de cire ou d’un magasin de jouets. C’est ce jeu des possibles, cette invitation constante à la réflexion sur l’existence, l’identité, l’être et le paraître qui font la force de la photographie. Elle est à la fois shakespearienne – To be or not to be – et platonicienne – l’allégorie de la caverne −, excusez du peu !
Et je dirai, pour conclure cette note, qu’appeler « objectif » l’appendice lenticulaire qui se pavane devant nos appareils photo est un des plus gros contresens que nos lexicographes aient pu laisser passer !

23:50 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

Remarquable, le masque mortuaire, la peinture du sarcophage, la convocation des esprits, le clonage à but thérapeutique, en passant par la fonction des reliques.
Bon Dimanche, pourtant encore un mois avant la fête des morts.

Écrit par : michel, à franquevaux. | dimanche, 30 septembre 2007

Projectif, peut être ?

Écrit par : michel, à franquevaux. | dimanche, 30 septembre 2007

Les commentaires sont fermés.