Dans les Jardins de la Fontaine
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vendredi, 24 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 9

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Neuvième et avant-dernière râtelée : ... Et Mâle Branche devint

Elle lui pinça la joue pour qu’il s’éveille enfin.
« Oui, pince-moi… je crois que je rêve ou que je suis shooté à donf… »
Elle le pinça plus fort.
« O.K., bon, tu existes vraiment et je suis kiff de toi ! »
Il essaya de lui voler un baiser comme leurs visages étaient près l’un de l’autre.
« Bas les pattes, nigaud, la marguerite est effeuillée, il n’est plus temps dorénavant de coqueliquer comme prou l’avons fait. Amours, blandices, mignardises et délices appartiennent au passé et tu vas voir à présent de quel "bois" je me chauffe. »

Sylvain fit la moue à défaut d’autre chose et ne comprit mie le discours de Loirine. Elle tournait tout autour de lui comme pouliche à son manège et parlait sans qu’il pût l’interrompre :
« Pauvre Sylvain La Selve ! Tu es tombé bien bas, dans les bras d’Hakitène ! Elle a volé à ton secours précisément le jour où mes pouvoirs étaient suspendus et que je me terrais, vulnérable que j’étais. Traîtreuse Hakitène ! C’était à moi d’intervenir, à moi seule car je préside à ces forêts qui s’éveillent avec toi, à ces monts, à ces vaux, aux fontaines et aux sources.
Le peuplier qui de ses branches tenait fermement ton berceau attendait mon retour, à moi soumis, comme tu peux comprendre. Il s’allait faire déposséder par une bergère, une sotte embéguinée qui rêvait aux pécunes qu’elle tirerait d’un fardeau comme toi, mais bien réagit-il, qui fit choir promptement cette idiote dans l’eau qui l’emporta.
Il s‘alarma cependant, car tu gisais à ses pieds, si fragile, hors du berceau, et demanda conseil à la forêt. De tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure le murmure passa… mais c’est Hakitène qui, par grande forfaiture et sans vergogne aucune, a ainsi profité de la situation.
Elle a pensé sans doute, dans sa cervelle d’oisillon, que tu étais korrigan, poulpiquet ou lutin et elle t’a emporté dans son antre pour de toi faire usance. Lorsque j’ai recouvré mes pouvoirs il était trop tard, hélas. Et quand elle a vu que petit d’homme tu étais, elle n’a plus su que faire, elle a voulu jouer un jeu qui prou la dépassait et la voilà qui maintenant te recommande à moi !

− Attends, Loirine, interrompit enfin Sylvain, prou indigné de tant d’atrabilaire charge, tu dis un peu n’importe naoiq là, c’est parce que tu es vénèr ! Hakitène, c’est ma marraine à moi, Hakitène, elle est mortelle ! T’as vu comment elle m’a transformé, moi, comme ça, sans baguette magique ? T’as fait ta chaude, hier, avec moi, hein ? Tu m’as pas mal kiffé toi aussi, alors c’est qu’elle a pas dû me louper tant que ça, l’Hakitène… Et attends, je sais lire, aussi, et je sais, je sais pas moi… je sais que je sais un max de trucs, sans le savoir, et ça, c’est elle, tout ça… Bon, d’accord, elle est un chouïa zarbi, elle a foiré pas mal de choses aussi et c’est pour ça que je suis là, pour que tu m’arranges un peu le destin qui me prend le chou grave, là…

− Holà, coupa Loirine, quelle piaffe me fais-tu là ! Esbroufe et vantardise ! Peut-être es-tu bien tourné de ta personne, je puis te concéder cela… mais t’entends-tu dans ce baragouin qui tant me tympanise ? Et t’es-tu fait comprendre, ainsi parlant, par ceux dont tu as croisé la route ? Que nenni, bien sûr ! Et en sais-tu la raison ? La voici : Hakitène a été incapable de te doter de notre parladure ! Elle a tout simplement mal lu les formules magiques dans un des grimoires qu’elle m’a robés, elle a tout mélangé !
Avec elle, "le parler des neuf rois jeunes gisant en basilique de Saint-Denis…" est devenu "le parler du neuf-trois que jeunes vont glosant en cités à Saint-Denis…" Ignorante Hakitène ! Personne ici d’ailleurs n’en veut, elle est au ban des elfes, des fées, des nymphes, des naïades des dryades et des hamadryades !
Mais le pire est à venir… le pire, oui le pire, c’est qu’elle t’a baillé une hache, une hermine, un cotel ! Toi que la gent sylvestre a tout fait pour sauver ! Elle ne sait donc pas, ton Hakitène, que moult hamadryades habitent dans nos arbres ? Combien en as-tu tourmenté et navré dans ta furia de la futaie ? Tu vas payer, Sylvain La Selve, tu n’y couperas pas, toi dont le nom ainsi que le prénom sont pourtant un hommage aux êtres et aux lieux qui me sont chers et que tu as trahis ! Et par delà ton châtiment, c’est Hakitène que je touche, en espérant qu’elle partira à jamais, de honte recouverte, et qu’elle n’essaiera plus d’usurper des pouvoirs qui ne sont pas les leurs…
À présent Lève-toi, Sylvain La Selve…»

Elle prit sa baguette magique et entraîna Sylvain dans la forêt.

« Vois-tu tous ces arbres, là ? Ils sont les frères de ceux qui par moult remuements ont tant cherché à te navrer, voire à t’occire… mais ils se sont accoisés, parce que je l’ai voulu, pour que tu puisses enfin m’encontrer, après ton odyssée. Ils l’ont fait en maugréant prou, mais ils l’ont fait tout de même car bien savent que je vais apaiser leur courroux. »

Sylvain se tenait debout, trémulant, tout honteux d’être nu sans pouvoir se cacher aux yeux de la forêt. Des larmes coulaient sur ses joues mais ses prunelles enflammées se plantèrent avec intensité dans celles de Loirine qui détourna la tête :
« Loirine, sois cool, comment peux-tu me punir, moi qui ne suis pour rien à tout ce dont tu m’accables, et tu le sais parfaitement puisque tu sais tout… Me châtier pour quelques chênes dans une futaie ! Il éleva la voix pour que tous l’entendissent. Tu charries, là, tu me cherches des poux ! Tes armes à Riad, là, tes hamadryades… je sais plus, j’ai pas dû te les amocher, non, elles ont dû piger et vite détaler sans demander leur reste ! Et puis, comme dit l’adage, dans les parages : Forêt en coupe bien raisonnée, croît en vigueur en toutes saisonnées… Tu vois, je sais causer style, moi aussi, des fois… Bon, Loirine, je suis maladroit, sans malice, mais c’est tout… est-ce un crime ? Et tu sais bien aussi que je suis grave morgane de toi… encore une fée, tiens… Je t’aime, Loirine, tout simplement, je t’aime, comprends-tu ce langage ? Écoute-moi, écoute ton cœur, sinon regarde-moi en face, mes yeux te disent que je t'aime à leur manière à eux…
− C’est justement… à cause de cela… et parce qu’aussi ce que j’éprouve pour toi m’affaiblirait un peu, nuirait à mes pouvoirs et dès lors la forêt serait bien en danger…
− Alors toi aussi, tu me kiffes…
− Sylvain La Selve, dit-elle en se reprenant, et d’une voix soudain sentencieuse, cachant mal cependant son trouble grandissant, tu as fait périr, en y mettant du zèle, beaucoup de ceux qui étaient sous ma protection, aidé en cela par ta complice Hakitène contre laquelle hélas je ne puis rien. Seul, donc, tu recevras le châtiment que la forêt réclame justement : tu ne peux réparer le mal que tu as fait et redonner la vie aux arbres abattus. Alors, deviens toi-même un arbre, tu connaîtras ainsi la peur et l’angoisse, quand une hache rôde avant de choisir sa victime, quand la foudre s’abat et frappe aveuglément, quand pour chauffer leur pot des inconscients allument une flambée qui va se propager… »

Sans plus attendre elle le toucha de sa baguette magique et une grande vapeur blanche les enveloppa aussitôt.
Lorsque le voile se fut dissipé, Loirine n’était plus là. À l’endroit même où se tenait l’instant d’avant Sylvain La Selve, était un tronc qui assez ressemblait à un homme, avec un torse, un cou, des bras, belle mentule entre des cuisses qui dans le sol prenaient racine.

C’était Sylvain La Selve, la Mâle Branche devenu.

Le jour passa dans la forêt qui comptait désormais un habitant de plus. Tout était calme, serein, la nature apaisée semblait goûter le miel de sa vengeance.

La nuit venue, une voix humaine, péniblement articulée se fit entendre :
« Hakitène, j’ai un blème, je galère grave, tu sais… »

00:35 Écrit par Phil dans Contes et légendes | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

bonsoir philippe :)
je tape mon message sur cette note, mais en fait il concerne votre réflexion sur "les gens de dos" (je n'ai pas réussi à accéder au commentaire..un bug surement..)
je voulais vous dire que j'ai trouvé votre argumentation tres juste et intéressante ! ça ma fait encore plus..réaliser l'ampleur du problème.
mais tant pis, je brave le vent contraire, et des fois je sors mon appareil et j'ose prendre les gens de face :)
mais combien d'instants et de personnes manqués
peut-etre un jour on pourra oublier notre auto censure, comme vous le citiez dans votre article
merci d'etre passé sur notre blog, revenez quand vous voulez, les portes du lambo sont toujours ouvertes :)

Écrit par : andrea | vendredi, 24 août 2007

Angoisse !... La maladroite Hakitène saura-t-elle faire amende honorable et rendre à Sylvain ‎son humanité ? ‎
Loirine se privera-telle longtemps de son amant si réjouissant ?‎
Suspens...suspense ...‎
Merci pour ce "palpitant" feuilleton conté aux langues si savoureuses. ‎
Belle écriture et plaisir de lecture !‎
R.D.‎

Écrit par : R.D. | vendredi, 24 août 2007

moi j'avoue que jamais on ne m'a fait des blandiceset il manque quelque chose à ma vie !

Écrit par : ulysse | samedi, 25 août 2007

Les commentaires sont fermés.