Dans les Jardins de la Fontaine
Midilibre.fr
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jeudi, 28 juin 2007

Jimmy, terreur des 2 CV



Jusqu’à l’âge de seize ans j’ai vécu à Cerbère, dernier village français avant l’Espagne, sur la Côte Vermeille. Notre maison surplombait la nationale 114, aujourd’hui reclassée RD 914 − ce qui a un petit côté Star Wars à mon goût.
L’été, lors de la transhumance transpyrénéenne, notre étroite, sinueuse – et cependant nationale – route des vacances, accrochée aux derniers contreforts des Albères, ressemblait à un de ces sadiques rubans attrape-mouches qui pendaient aux plafonds des maisons de nos grands-parents. L’autoroute n’avait pas encore percé les flancs du Perthus et les « estivants » s’agglutinaient sur cette petite bande de bitume avant de péniblement franchir le col des Balistres, la frontière, et enfin de s’ouvrir la voie royale vers Port-Bou et la Costa Brava où ils pourraient enfin profiter du soleil et d’une magique peseta qui allait faire de leurs francs une devise de nantis…
Derrière nos volets mi-clos, bien à l’abri du soleil mordant que seuls de fous étrangers pouvaient rechercher avec autant d’ardeur, nous regardions souvent, mes frères et moi, piaffer l’interminable cortège des voitures. Chacun choisissait sa marque, presque toujours Renault, Peugeot et Citroën, comme il l’eût fait de ses petits chevaux avant de lancer les dés. Celui qui comptait le plus de voitures de son camp gagnait, tout simplement, et ainsi passait le temps de la sieste obligatoire avant la permission de notre mère et du soleil plus indulgents pour aller piquer un « cabus » dans notre crique rocailleuse de Bon Pomé.

Jimmy était notre chien, un jeune bâtard de berger belge déjà abâtardi et de bâtarde très indéterminée. Il était grand, fort, jaune de poil et beau de gueule, pas très obéissant mais enjôleur comme les camelots du marché de la place de Cerbère. Et très sensible avec ça.

Un jour, mon père et un de ses voisins se sont violemment disputés. Je détestais cet homme qui nous toisait de haut bien souvent, qui paradait avec un énorme chien noir tout frisé et venait faire vrombir sa blanche et toute neuve Ami-6 Citroën jusque sous nos fenêtres. C’était un riche, assurément, pour se payer une telle bagnole ! Quelque temps avant l’incident, devant notre porte, l’homme avait lâché l’horrible molosse sur notre paisible chien qui avait pris la rouste de sa vie. Jimmy s’était cependant relevé, rageur et boitillant, il avait poursuivi un moment l’Ami-6 dont le moteur hurlait à l’unisson du monstre noir qui braillait en bavant sa victoire sur la lunette arrière.
Cette bagarre et la violente altercation entre mon père et le voisin ont eu raison de la raison de notre Jimmy. Chaque fois qu’il voyait désormais l’Ami-6 blanche du fanfaron antipathique, il bondissait comme une furie et se lançait à sa poursuite. Mais ce qui est resté étrange, inexplicable, c’est que d’aussi loin qu’il entendait la musique si particulière du moteur «flat-twin» d’une Citroën, n’importe laquelle, il devenait fou, il sautait sur la route pour attaquer sans relâche sa chimère de tôle emboutie. Et c’est la perception acoustique qui l’emportait : Ami-6 et 2 CV, même bruit, alors, même combat ! Ainsi, pour quelques rares Ami-6 coupables, forcément coupables qu’il rencontrait, combien d'innocentes 2 CV terrorisées sur la route des vacances et de sa vengeance ! Il les immobilisait, tournait autour en hurlant à la mort, grimpait sur le toit, tout de rage écumant, jusqu’à ce qu’on vienne délivrer l’infortuné touriste de notre fauve flat-twinophobe.

C’est ainsi que deux ou trois fois, de notre fenêtre, mes frères et moi avons compté par jeu les voitures coincées dans un bouchon sans fin… que notre Jimmy avait occasionné.
Et c’est pour cela que nous avons dû, hélas, nous séparer de notre animal rendu fou par le bourdonnement pourtant joyeux du petit moteur des 2 CV.

17:25 Écrit par Phil dans Auto/Moto | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : 2cv, deux chevaux, citroën, 2cv citroën, deuch | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

mercredi, 20 juin 2007

Portes, fenêtres et façades...


Comme beaucoup de photographes j’aime les portes, les fenêtres, les façades des maisons. Elles en sont d’humaines métaphores, tout ou partie de leur visage discret ou lourdement fardé. Elles appartiennent au monde de l’entre-deux, donnent à voir à ceux du dehors ce que ceux du dedans veulent bien laisser paraître. Elles disent en filigrane l’ordre, la rigueur, le soin, la poésie, la fantaisie, la fierté, la vanité, la naïveté, le bon, le mauvais goût.
Vieilles, très vieilles portes ouvertes et fermées mille fois puis fermées à jamais, blessées de clous rouillés, de gongs cassés ou déchaussés, de serrures inutiles, de heurtoirs sclérosés, de poignées arrachées, de chatières grossières, je vous ai vues en sépia il y a longtemps, dans les Cévennes. C’est vous, je crois, qui m’avez fait aimer tous ces paravents de l’intime.
J’ai photographié, depuis, beaucoup de portes, beaucoup de fenêtres, de façades de toutes sortes car j’aime imaginer – ou vous laisser le faire – l’invisible théâtre qui se joue de l’autre côté de ce qui est donné à voir. Devant ces portes closes, ces carreaux sombres, ces murs impénétrables, nous ne sommes en fait que d’aveugles voyeurs et notre fantaisie sert de prothèse à nos yeux impuissants. Nous échafaudons d’improbables histoires, nous composons des familles, nous écrivons des sagas, nous tricotons du bonheur comme nous aimerions en vivre.
Et puis, parfois, la porte s’ouvre, la fenêtre s’entrebâille, le dedans se trahit. Alors nous détournons la tête. C’était plus vrai dans notre histoire.

16:20 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : portes, fenêtres, façades | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

jeudi, 14 juin 2007

Ganivelles

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Word n’aime pas les ganivelles.
Il me propose manivelles mais je n’en veux pas.
Chaque fois que j’écris ganivelles une vaguelette rouge opiniâtrement s’incruste sous le mot pour dénoncer mon inculture. Ganivelles ! Que tu es nul ! Achète-toi un dictionnaire !
C’est vrai que les dictionnaires n’en veulent pas non plus, des ganivelles. Alors ?
Oui mais c’est pourtant ce mot qu’on m’a donné, à la mer, un vieux de Palavas-les-Flots, avec une casquette de marin vissée sur une tête burinée par près d’un siècle d’embruns et de soleil et qui poussait un mini-vélo des années soixante tout rouillé :
« C’est les ganivelles que vous prenez en photo ? »
Et puis j’ai bien vu un panneau, près d’une plage, je l’ai pris en photo lui aussi, d’ailleurs, facile alors de vous redire ce qu’il y avait écrit dessus :

PROTÉGEONS LES DUNES
LES DUNES PROTÈGENT LA PLAGE DE L’ÉROSION MARINE.
ELLES CONSTITUENT UN ESPACE BIOLOGIQUE ET PAYSAGER DE QUALITÉ.
ELLES SONT FRAGILES, SANS CESSE AGRESSÉES
PAR LA MER, LE VENT ET PARFOIS L’HOMME…
ELLES DISPARAISSENT PEU À PEU.
DES TRAVAUX SONT RÉALISÉS POUR PROTÉGER CES DUNES.
CES OUVRAGES SONT COMPOSÉS DE PALISSADES DE CHÂTAIGNER QUI S’APPELLENT DES GANIVELLES (ah ! vous voyez !)
ELLES SERVENT À PIÉGER LE SABLE ET À ÉVITER LE DÉCHAUSSEMENT DE LA VÉGÉTATION.
ELLES PERMETTENT AINSI DE RECONSTITUER LES DUNES EN UTILISANT LA DYNAMIQUE NATURELLE DU MILIEU.


Ce texte, c’est un vrai poème, il y a d’authentiques troubadours des panneaux à la direction des affaires maritimes ou dans les officines qui ont en charge les ganivelles.
Mais c’est vrai, ça, qui est-ce qui s’en occupe des ganivelles ? Qui donc décide de leur disposition ? De leur emplacement, de leur remplacement lorsqu’elles sont dépouillées et ne montrent au ciel que de pitoyables chicots noircis ? Y a-t-il des ganiveleurs, des ganiveliers, des ganivelistes, des gars des ganivelles qui ont choisi dès leur enfance d’exercer ce métier compliqué ? Car ça m’a l’air très mystérieux, la ganivellerie. Pourquoi une année dans un sens, pas dans un autre ? Pourquoi celle-ci a-t-elle disparu ? Pourquoi celle-là vient-elle surgir en coup de lame sur cette dune naissante ? Pourquoi a-t-on doublé cette enfilade sinueuse que je trouvais très belle dans le cadre ?
Les ganivelles sont de vrais marque-plages. Elles traversent ici ou là le grand livre de sable pour que notre œil y prenne ses repères.
Au cours de randonnées à bicyclette, je me suis amusé à les capter dans la baie d’Aigues-Mortes, entre l’Espiguette et Maguelonne d’où j’ai pu les deviner, depuis la cathédrale, à travers les vitraux flamboyants de Robert Morris. Je sais qu’il y en a partout sur le littoral, j’en ai vu sur les plages de l’Atlantique aussi, plus imposantes parfois. Elles donnent souvent au paysage une touche poétique, rompant gracieusement la rondeur d’une dune, apposant un paraphe aux marques ondoyantes que le vent a tracées sur le sable, zigzaguant vivement sur une grève monotone.
Mais elles sont là, aussi, simplement, banalement parmi nous, tout prosaïquement, sans prétention photogénique. Et c’est cela qui m’intéresse. Elles servent de tout, ces pauvres ganivelles, jusqu’à périr dans les bûchers interdits des noctambules aoûtiens.
En voici quelques-unes, dans ce quatrième album. L’été approche et d’autres viendront sans doute. Comment ne pas déclencher lorsqu’elles s’offrent à nos regards ?

01:25 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |