Dans les Jardins de la Fontaine
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vendredi, 08 juin 2007

Petite Camargue

medium_La_cabane_2.jpgMon troisième album est sur la petite Camargue. Quelques diapositives que j'ai scannées, certaines ont une trentaine d'années...

Avec femme et enfants j'ai vécu pas mal de temps, le temps des vacances, dans cette cabane au bord d'un étang.
Au début j'emportais des tas de livres, une machine à écrire, des feuilles blanches qui le sont restées... l'univers des marais m'a bien vite absorbé.
Univers de bruits quand la nuit prive l'oeil de son festin d'images : les hérons butors qui mugissent comme des taureaux – l'étymologie le leur permet, d'accord – des plongeons, des froissements, des crissements, des battements d'ailes, un hennissement... tout un concert mystérieux et inquiétant au début, jusqu'à ce que vous sachiez par vous même identifier chaque bruit. Une vie s'endort, une autre se réveille dès que tombe la nuit dans les marais.
Les odeurs aussi ! Prendre une barque plate, un négachin ou negafol (littéralement noie-chien ou noie-fou), pousser avec une longue barre (une partègue) au milieu des roseaux dans un silence total et se laisser envahir par l'odeur parfois brutale et enivrante du marais. Je me souviens d'un jour de calme plat sur l'étang, l'eau était lisse, pas une ride, j'étais debout à pousser mon négachin, revenant d'un marais envasé où j'avais eu beaucoup de mal à progresser sur des tapis d'algues et d'herbes hautes. J'avais respiré longtemps cette odeur de fermentation végétale qui remontait du fond de la vase chaque fois que je plantais la barre pour avancer. Sur l'étang, fatigué mais enfin soulagé de glisser sans entraves, je me suis laissé surprendre par le reflet du ciel dans l'eau. Peut-être la fatigue, peut-être la respiration des gaz du marais, peut-être les deux, j'avais l'impression de pousser ma barque dans le ciel, dans les nuages, j'avais perdu tous mes repères. C'était intense, cette sensation de flotter dans les nues, j'étais euphorique, le plus heureux des hommes à cet instant et Icare pouvait aller se rhabiller avec ses plumes d'amateur ! J'ai dû vite m'asseoir pour me reprendre sans quoi je tombais à l'eau !
Le paysage aussi. C'est plat, bien sûr, pour ceux qui aiment les reliefs, mais alors il faut ouvrir encore plus les yeux. Regarder les ciels peuplés de nuages, bleuir, rougir, noircir, regarder l'eau ridée, transparente, givrée parfois l'hiver, regarder les roselières, les craquelures sur la terre assoiffée, le peuple des oiseaux, des chevaux, des taureaux... Revoyez les images de Lucien Clergue par exemple, sur les rides de la terre, les reflets, les formes très graphiques que nous offre la fusion des quatre éléments dans ce microcosme camarguais.

Il y a un livre qui peut vous faire comprendre cet univers, c'est l'étang de l'or de Gaston Baissette, que Les Presses du Languedoc ont ressorti dans les années 80. Je vous en propose un extrait :

[...] Je regardais longuement le fond de l'étang où se mirait le plat des rames. C'est alors que, pour la première fois, je compris la cohésion des choses, cette espèce de solidarité qui lie tous les éléments du monde. Au fond de l'eau, sur la vase, des lianes brunes rampaient. Mais sur leurs tiges naissaient des taches plus vertes et la forme d'un bourgeon s'ébauchait ; sur la croûte délétère, des corolles s'entrouvaient ; il y avait là des couleurs, des auréoles, des moires, des dessins délicats, des nuances. Dans ce lieu perdu, ce bout du monde délaissé, et sous la surface de l'étang, dans le domaine des miasmes, il y avait la couleur, il y avait les lois de l'harmonie, de la symétrie et des formes, tout ce qui avait montré aux hommes depuis des temps immémoraux le chemin qu'ils étaient convenus d'appeler l'art et la beauté, mais sous un ordre si secret qu'il semblait réservé au monde des algues, au regard glauque des anguilles, aux larves, aux ternes coquillages, traduisant le besoin de splendeur des espaces saumâtres. [...]

10:50 Écrit par Phil dans Photos/Dessins | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | Pin it! |  Imprimer | | |

Commentaires

texte et photos magnifiques J'aime aussi passionément ces paysages d'étang

Écrit par : ulysse | samedi, 09 juin 2007

A Franquevaux,
l'avenue de la Félicité
mène au coeur de " la " marais,
sur les rives de l'étang du Scamandre,
pour une conversation d'oiseaux et ragondins.

Bonjour, et encore merci
pour votre récente attention.

Écrit par : michel, à franquevaux. | dimanche, 10 juin 2007

Venus de très loin...du fond de la mémoire ou de l'autre bout du monde, les images affleurent. L'odeur des roseaux fraîchement coupés près du pont des touradons résonne doucement. Les souvenirs glissent comme des anguilles, là où bat le coeur des chevaux blancs noyés de lune. Un châle d'arlésienne s'endort près du feu. Les canards tounoient doucement contre le ciel de paille...Le soleil écrase les ombres et la robe noire des taureaux devient encre...le leica et la machine à écrire ont arrêté l'instant. Merci

Écrit par : piwoni | lundi, 11 juin 2007

Les commentaires sont fermés.